Grandola Vila Morena (Zeca Afonso, 1971)

Sous les chansons l histoire / musique / 16/10/2018

Il est minuit passé de vingt minutes à Lisbonne quand la chanson Grandola Vila Morena est diffusée sur les ondes de Radio Renascença. Et pour le peu d’oreilles attentives à cette heure tardive de la nuit, ce fait est en soit déjà très étonnant. D’abord, parce que la chanson de Zeca Afonso exaltant la fraternité des habitants de Grândola, petite ville de l’Alentejo a été censurée par le régime de Salazar, celui-ci considérant qu’elle exaltait des idées communistes. Ensuite, parce que Radio Renascença, fondé en 1934, est tout simplement la radio de l’Église catholique portugaise. La diffusion de Grândola sur son antenne est donc d’autant plus étrange. Mais pour des oreilles avisées, cette chanson est un signal : celui que la voie est libre pour le coup d’État visant à faire chuter le régime salazariste.

Le Portugal connaît depuis près d’un demi siècle une dictature qui se délite peu à peu. Le pays vit dans une autre époque. Trente pour cent de sa population est analphabète. Le pays est sous-développé et manque d’infrastructures. Il se raccroche désespérément à ses colonies, vague souvenir d’une époque révolue, celle du Portugal des « grandes découvertes », celle du Portugal comme empire présent sur les cinq continents. En 1974, cet empire n’est plus qu’un château de cartes poussiéreux. Depuis 1961, le pays s’enlise dans les guerres coloniales d’Angola, du Mozambique et de Guinée-Bissau. Le pays y consacre la majorité de son budget, délaissant les investissements nécessaires au développement du pays, c’est-à-dire les infrastructures et l’éducation. La population émigre massivement, soit pour fuir la guerre, soit pour trouver de meilleures conditions de vie, soit en exil, fuyant la dictature et la féroce répression faite aux résistants et aux contestataires du régime.

Les militaires sont dans l’ensemble, las de cette guerre coloniale où, dans la force de l’âge, on les envoie pendant deux ans, parfois trois, voire quatre. Pour certains, l’armée est une occasion de se former, de suivre l’école militaire pour accéder aux grades de sergent, de capitaine. C’est de cette façon qu’ils peuvent acquérir une formation intellectuelle leur permettant de développer une critique cohérente du régime. Des ouvrages circulent sous le manteau, comme Les Damnés de la Terre, de Frantz Fanon. Les témoignages aussi, notamment de ceux qui sont partis en exil, de ceux qui vivent en France, par exemple, où Mai 68 n’est pas loin. On comprend peu à peu que cette guerre est archaïque, qu’elle mène le pays et son peuple à sa perte. Que face à cela, l’armée doit prendre position.

Le 24 avril dans la soirée, quelques militaires réussissent à prendre Radio Renascença et à diffuser, Grandola Vila Morena. A ce signal, les militaires partant de leur caserne se dirigent vers Lisbonne, prenant les ministères et se retrouvant au Largo do Carmo, face au siège de la Garde Républicaine, là où se réfugie Marcelo Caetano, successeur de Salazar en 1971. Malgré l’appel à la population à rester chez elle, le peuple se joint bientôt aux militaires. Les œillets rouges fleurissent aux canons des fusils. En quelques heures, Caetano abandonne le pouvoir et fuit, encadré par les militaires, dans un avion à destination du Brésil. En quelques heures, pacifiquement, le régime s’effondre, laissant la voie à la construction démocratique. « O povo é quem mais ordena », chantait Zeca Afonso. Le peuple est celui qui commande.



Diffusion mardi 16 octobre 2018 - 10h40 / 17h40


C.Pereira