La France a peur (Mickey 3d, 1999)

Sous les chansons l histoire / musique / 26/01/2018

Le 8 février 1976, sur TF1, Roger Gicquel ouvre son journal télévisé par ces mots : « La France a peur ». Il évoque ainsi le meurtre d’un enfant et l’affaire Patrick Henri. En un peu moins de deux minutes, le présentateur prononce ces quatre mots pas moins de six fois, soit une fois toutes les vingt secondes. « La France a peur, nous avons peur » face à ce drame tragique.

En 1999, le groupe Mickey 3d publie son premier album, Mistigri Torture, dans lequel on trouve une chanson qui s’intitule « La France a peur ». Cette chanson est une critique cynique et froide du rôle des médias dans les mentalités collectives et notamment du journal télévisé. Il est assez révélateur de remarquer comment une simple phrase, légitime dans son contexte, devient le symbole d’une télévision manipulatrice une vingtaine d’années plus tard.

Les années 70 marquent un tournant dans l’audiovisuel. En effet, en 1974, l’ORTF, l’office de radiodiffusion-télévision française, disparaît. Cet organisme marque l’autorité de l’État sur la radio et la télévision française : ce sont des médias d’État. C’est du démantèlement de l’ORTF que naissent Radio France, TF1, Antenne 2 et France 3. La télévision, c’est en quelque sorte la voix de l’État, puisque la première chaîne de télévision privée, Canal +, n’apparaît qu’en 1984, TF1 étant privatisée en 1986.

C’est alors qu’on peut se demander : qui parle à travers Roger Gicquel ? Est-ce la France qui parle, qui avoue sa peur ? Ou est-ce l’État, qui nous dit que la France a peur, ou qui dit à la France d’avoir peur ? On peut retrouver facilement sur le site Internet de l’Institut National de l’Audiovisuel le court extrait de ce JT. Le fait divers est horrible. Surtout, le journaliste déroule des statistiques, des meurtres d’enfants toujours en hausse, toujours plus horribles, sans donner de sources, sans confrontation scientifique. Nous sommes strictement dans l’émotionnel, dans le pathos. C’est à la fois les sentiments des gens que l’ont cherche à éveiller, tout comme la méfiance au quotidien des gens qui nous entourent. Or, c’est dans les années 70 que les téléviseurs garnissent de plus en plus de foyers. C’est donc également à ce moment que l’impact de la télévision prend de plus en plus d’ampleur. Ce mouvement va crescendo et c’est ce que dénonce Mickey 3d.

Le groupe, par cette allusion symbolique au JT de 76, dénonce cette société des médias et de la télévision en particulier, qui annihile le libre arbitre du citoyen en lui disant ce qu’il doit penser. Nous sommes en 1999 et, 5 ans plus tard, Patrick Le Lay, PDG de cette même TF1, déclare :

« A la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. Or, pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain. »

Et c’est ça qui fait peur !




Diffusion vendredi 26 janvier 2018 - 17h40


C.Pereira