Les Canuts (Aristide Bruant, 1894)

Sous les chansons l histoire / musique / 03/02/2017

C’est curieux comme certaines chansons traversent les générations, en sautent une ou deux, passent d’une voix à l’autre, d’un cœur à l’autre, accompagnent des poings tendus bien haut, en contournent d’autres, pour un jour se poser doucement au creux d’une oreille… Ce fut le cas pour Les Canuts d’Aristide Bruant que j’entendis absolument par hasard...

Si pour certains, notamment des environs de Lyon, la chanson des Canuts est bien connue, ce n’est pas forcément le cas de certaines personnes venant d’autres contrées… Et je faillis bien passer à coté ! Merci à François Béranger ! Je le découvrais à peine quand je tombais sur un de ses enregistrements où il chantait cette même chanson. Dans un style qui n’était pas franchement le sien, ce qui m’étonna. D’où venait-elle ? Je tombais très rapidement sur la version d’Yves Montand mais, têtu, je cherchais l’original ! Je dénichais ainsi un enregistrement poussiéreux du début du siècle, interprété par Marcel Clément...

On croit souvent que le texte fut écrit lors de la révolte des Canuts en 1834. Les Canuts étaient des ouvriers lyonnais qui travaillaient la soie sur les pentes de la Croix-rousse. Ils sont nombreux et représentent une activité importante dans la ville. Et ils sont précaires et exploités, dépendent de l’offre et la demande, travaillent facilement 15 heures par jour, voire plus. Mais ils s’organisent, et se révoltent, revendiquant un tarif juste en échange de leur travail. Une première fois en 1831. Les ouvriers descendent sur Lyon et engagent un combat sanglant avec l’armée. Malgré des centaines de morts et de blessés, ils prennent la ville ! Quelques jours plus tard, pensant obtenir leur tarif, les Canuts reprennent le travail. Or, nous sommes juste après les Trois Glorieuses de 1830 : pour Paris, il est essentiel de rétablir l’ordre afin d’éviter que la monarchie ne tremble à nouveau… Début décembre, alors que le calme est revenu, le Maréchal Soult rentre dans la ville, installe une garnison et annule le tarif. Que les Canuts demeurent dans leur misère ! En 1834, alors que la conjoncture économique est bonne, les patrons lyonnais veulent limiter les salaires des Canuts. Mouvements de grève, arrestations, jugements… La révolte gronde et éclate : c’est le début de la « Semaine Sanglante »… Et c’est Adolphe Thiers qui s’y colle avec 12 000 soldats. Il abandonne la ville aux insurgés, l’encercle pour mieux la reprendre. Il fera de même pour mettre fin à la Commune de Paris. La révolte des Canuts se solde par plus de 600 victimes et 10 000 prisonniers.

Les Canuts et leur révolte sont emblématiques des luttes ouvrière de Lyon et de France. La chanson fut écrite non en 1834 mais en 1894 par Aristide Bruant lors de l’exposition de Lyon. Merci encore à ces chanteurs, comme Béranger et comme tant d’autres qui ont su faire passer ces chansons des chansonniers à travers les âges pour qu’elles se déposent encore sur des oreilles nouvelles et provoquent toujours tant d’émotions ! Et de perpétrer ainsi la mémoire des humbles travailleurs, parmi eux, les Canuts… Et maintenant, place à la chanson de Bruant, chantée par Marcel Clément !


Diffusion : vendredi 3 février - 18h15

Animateur : Christopher Pereira