Dit, ça sert à quoi une féministe ?

Viens te faire dévalider / société / 29/06/2022

Je me souviens d’un 8 mars au travail. Un collègue nous avait souhaité une “bonne journée internationale des droits des femmes”. J’avais trouvé ça sympa, enfin un qui connaît le sens de cette journée en entier et qui sait qu’on n’attend pas des roses et des promos sur les aspirateurs ! Un autre collègue avait répondu “C’est pour les femmes afghanes n’est-ce pas ?” avec un petit smiley clin d’œil, super fier de sa répartie.


Ben ouai c’est vrai ça, de quoi elles se plaignent les bonnes femmes en France ? Elles ont le droit de vote, elles peuvent travailler et s’habiller comme elles veulent, franchement elles veulent pas en plus qu’on ramasse nos slips et qu’on les traite avec respect non ? Je suis militante féministe depuis 4 ans et je peux vous dire que ce type de réaction est super courant, beaucoup pensent sincèrement qu’on a déjà tout gagné, et ne comprennent pas pourquoi on s’agite comme ça. Alors examinons de plus près la question : c’est vrai, à quoi ça sert une féministe franchement ?


Pour commencer, il y a quelques jours, on a appris que la secrétaire d’État chargée du Développement, de la Francophonie et des Partenariats internationaux, Mme Zacharopoulou, gynécologue de son état, était visée par 3 plaintes pour violences gynécologiques. Les plaignantes décrivent notamment des viols. Apparemment ce doit être un critère de recrutement au gouvernement…


Sur Twitter, la chroniqueuse Sophia Aram a répondu à ces accusations :
“Y a que moi que ça choque l’usage du mot "viol" pour qualifier des violences présumées dans le cadre d’un examen gynécologique destiné à soigner ET les actes de barbarie commis par Guy Georges et Michel Fourniret ? Je ne conteste pas la rudesse de certains praticiens mais quand on prend un rendez-vous en gynécologie, que l’on s’installe sur la table d’auscultation et que l’on place ses pieds dans les étriers après avoir baissé sa culotte c’est rarement pour un détartrage.”


Alors d’abord, n’oublions pas que la rhétorique qui associe le violeur à un monstre est complètement dépassée, la plupart des violences sexuelles étant perpétrées par des proches : mari, ami, collègue ou soignant. C’est prouvé. Ensuite, un acte de pénétration sans consentement est un viol, c’est la loi qui le dit, et le fait que cela se déroule dans un cabinet de gynécologie n’excuse rien. Les actes médicaux doivent être effectués avec le consentement éclairé des patient.e.s, que l’on soit chez le gynéco, le kiné ou le dentiste. Je me souviens par exemple d’un gynéco aux urgences qui avait pratiqué un examen interne sans me prévenir alors que je m’attendais à une échographie externe, je l’avais assez mal vécu. Si tu passes par ici Sophia Aram, sache que se déshabiller pour un examen ne veut pas dire que notre corps est à disposition du soignant, et qu’il peut en faire ce qu’il veut !


Pour moi, le fait que cela fasse débat prouve justement que le travail des féministes est essentiel. Ce sont elles qui ont brisé le silence sur les violences gynécologiques et obstétricales il y a quelques années. C’est grâce à elles que les victimes osent témoigner et que le problème est aujourd’hui pris au sérieux par les professionnels et autorités.


Ensuite dans l’actualité il y a eu les révélations de Médiapart sur le Youtubeur et vulgarisateur Léo Grasset, alias DirtyBiology. Il aurait maltraité psychologiquement plusieurs de ses ex compagnes, et violé l’une d’elles, avant de salir sa réputation professionnelle. Léo Grasset a répondu qu’il soutenait la libération de la parole des femmes mais qu’il réfutait toutes les accusations à son encontre et qu’il se tenait à la disposition de la justice, avec ses avocats. C’est marrant quand même tous ces hommes qui soutiennent #MeToo jusqu’à ce qu’il soit eux-mêmes accusés.


Je vois ici une des conséquences positives du mouvement de libération de la parole, initié en 2007 par Tarana Burke. Ce mouvement a permis a des millions de femmes de dire “moi aussi”, et ainsi de mettre en lumière l’aspect systémique des violences sexuelles et sexistes. La compréhension même des violences envers les femmes, et notamment les violences psychologiques, doit énormément aux courants féministes.


Pour finir bien sûr il y a eu ce séisme : la Cour Suprême des États-Unis a décidé que chaque État serait libre de définir la politique relative à l’avortement dans sa juridiction. Dans la foulée, le Missouri a immédiatement acté la fin des IVG sur son territoire, et d’autres États sont en train d’étudier la question. C’est un recul intolérable pour les droits des femmes. Car l’abandon de l’IVG légal, ce n’est pas la fin des IVG, c’est juste le retour aux IVG illégaux. Chaque année dans le monde 47 000 femmes meurent des suites d’un avortement clandestin, soit une femme toutes les 9 minutes. Je ne pensais pas qu’on pouvait faire pire, mais si. Certains États souhaitent interdire aux femmes enceintes de quitter le territoire, pour les empêcher d’avorter ailleurs.


On peut se rassurer comme on veut, se dire que ça n’arrivera jamais chez nous, mais dans un pays qui est passé de 8 à 89 députés d’extrême-droite en seulement 5 ans, on ne peut présumer de rien.


Je peux vous dire que par moment, être féministe, c’est être hyper consciente de toutes ces injustices, les voir défiler jour après jour, et arriver à ne pas perdre la tête. Car les droits des femmes, comme ceux des personnes LGBT+, handicapées ou racisées, ne sont JAMAIS acquis. Chaque fois que nous semblons progresser, nous faisons un pas en avant suivi de deux pas en arrière. Nous avons besoin des féministes, hier, aujourd’hui, demain, pour continuer à dénoncer ces injustices. Pour se battre pour les droits de toutes les femmes, même celles qui ne nous soutiennent pas.



C’était Béatrice, pour “Viens te faire dévalider”. Je vous souhaite un bel été, et je vous retrouve en septembre pour de nouvelles chroniques !





Diffusion mercredi 29 juin 2022 - 10h20 / 17h15



B.Pradillon