Yes It’s Fucking Political

Viens te faire dévalider / société / 22/06/2022

Longtemps, les personnes handicapées ont été tenues en marge de la société, ostracisées et invisibilisées. Aujourd’hui, même si nous continuons d’être laissés de côté, il est bien plus facile qu’autrefois de sortir du silence, de rendre nos vécus visibles. Et nous en profitons ! Les librairies comme les réseaux regorgent de biographies et témoignages sur le handicap. Des histoires très personnelles d’individus dont le corps défaillant devient le théâtre d’une lutte intérieure. Des personnes qui, à force de volonté, réussissent à “surpasser leur handicap” ou à tenir la maladie à distance. Dans ces histoires, il est souvent question de courage, de mérite et de volonté. Mais aussi de souffrances et d’épreuves terribles à traverser.

Je me souviens par exemple avoir été fascinée par l’histoire d’Helen Keller, née sourde et aveugle, la première personne handicapée à obtenir un diplôme universitaire. Plus tard, j’ai lu le récit de Grand Corps Malade, qui a été porté  à l’écran, ou plus récemment celle de mon ami Matthieu Avilès, atteint de sclérose en plaques. Ces histoires ont un rôle important à jouer dans la représentation du handicap. Elles nous émeuvent et nous prennent aux tripes, car elles nous rappellent que le handicap est toujours une potentialité de l’existence. Cette personne, ça aurait pu être moi.

Mais il y a souvent dans ces histoires une morale qui me dérange, une idéologie méritocratique appliquée au handicap : si tu n’y arrives pas, c’est que tu n’as pas essayé assez fort. Dans cette vision ultra libérale, nous sommes les seuls à pouvoir influer sur notre destin, le handicap étant finalement un challenge comme un autre à relever. Mais le handicap n’est pas le seul facteur à prendre en compte. L’endroit où nous naissons, notre classe sociale, notre genre, notre orientation sexuelle, notre religion ou notre couleur de peau impacte notre vie, tout autant que notre handicap. Et peut même donner lieu à des oppressions spécifiques lorsque nous cumulons certains facteurs.

D’ailleurs, à bien y regarder, la plupart des personnes handicapées qui témoignent ainsi sont plutôt privilégiées : généralement blanches, issues des classes moyennes ou supérieures, elles ont suffisamment d’éducation et de recul pour se raconter elles-mêmes. Elles sont aidées et entourées, n’ont jamais connu les institutions ou la tutelle. Leur expérience individuelle du handicap est truffée d’angles morts.

Les personnes handicapées ne sont donc pas toutes égales, et pourtant nous partageons une expérience commune : le validisme. Et lorsque nous nous racontons nous-mêmes en occultant le validisme, nous ratons l’opportunité d’analyser plus largement les mécanismes de domination qui sont à l’œuvre.

Lorsque j’ai expérimenté les premières injustices et agressions sexistes, ce n’était que des expériences individuelles. Mais le jour où j’ai entendu à la radio que 6 femmes sur 10 était victime de violences sexistes durant sa vie, j’ai regardé mes amies autour de moi, et j’ai compté celles qui avaient vécu des violences similaires, parfois sous mes yeux. Et ce soir-là soudainement, ce n’était plus “moi toute seule”, mais “moi et toutes les autres”. Le problème était devenu collectif. Prendre conscience de la nature systémique de cette injustice a fait naître un sentiment de révolte qui s’est mué au fil des années en une colère saine et constructive, terreau propice au militantisme.

Pour les personnes handicapées, la politisation passe donc par la reconnaissance du validisme. Car le validisme, ce n’est pas la somme des jugements individuels sur le handicap, mais le fruit d’une société pensée par et pour les valides. L’accessibilité des lieux et des informations, l’autonomisation des personnes handicapées, l’accès aux droits, à l’éducation, au travail, aux soins, à la contraception ou à la parentalité sont des choix politiques.

Et lorsqu’on arrive à politiser notre vécu personnel, à parler du handicap comme d’une expérience collective, on parle aussi au nom de tous ceux et celles qui ne peuvent pas : ceux qui ne peuvent pas oraliser, ceux qui sont maltraités, sédatés ou enfermés. Ceux qui sont privés de leurs droits. Ceux qui sont laissés dans l’oubli.

J’aimerais conclure par ce texte hautement politique de Zig Blanquer, tiré de la “Culture du valide occidental” :

« Les valides ont besoin d’avoir bonne conscience (quelques fois dans l’année). Iels développent le Téléthon pour des promesses cathodiques de guérison à haute teneur en divertissement. Iels organisent des séjours dits de vacances pour les handies enfermées 90 % du temps dans des taules officiellement désignées comme des « institutions ». Iels annoncent « 2003, année européenne des personnes handicapées» qui lance la grande mode du politikblabla sur le handicap, les parlementaires valides brandissant de grands concepts citoyennes.

Le discours des valides expose toujours de glorifiantes perspectives d’évolutions, érigées dans une « bonne conscience politique » du handicap. Le tout formaté pour une opinion publique (valide) qui accepte volontiers d’ignorer la réalité : les handies restent des cobayes médicaux et institutionnels. »

C’était Béatrice pour “Viens te faire dévalider”. A la semaine prochaine pour la dernière chronique de la saison !





Diffusion mercredi 22 juin 2022 - 10h20 / 17h15


B.Pradillon