Une histoire de représentation

Viens te faire dévalider / société / 15/06/2022

Il n’y a pas longtemps, un ami me disait ne pas comprendre le besoin de représentation de certaines personnes. C’est vrai que le concept peut sembler obscur lorsqu’on est blanc, hétéro, valide, normé... Parce qu’on peut facilement s’identifier à tous les personnages qui peuplent nos imaginaires collectifs, nos livres, nos jeux vidéos ou nos séries. On peut aussi s’imaginer sportif, journaliste ou politique puisque les sportifs, journalistes ou politiques nous ressemblent.

Mais quand on est autiste, aveugle, sourd, qu’on a une prothèse ou un fauteuil roulant, c’est bien moins facile de se projeter. Parce qu’on est soit pas représenté du tout, soit mal représenté. Et ce manque de représentation restreint notre champs des possibles. C’est un cercle vicieux : parce qu’on n’est pas représenté, on n’ose pas aller vers certaines sphères ou carrières, ou imaginer certains modes de vie. Et parce que nous n’osons pas, nous continuons d’être sous-représentés.

Ces dernières années, nos représentations ont bien évolué. On peut saluer l’influence de Netflix, qui a choisi d’ouvrir largement la porte aux personnes non blanches et aux minorités sexuelles dans ses productions, comme par exemple « Orange is the new black », « Sense 8 », « Special » ou « Sex Education ». Toutes ces œuvres ont contribué à faire évoluer les mentalités, et ont eu un impact positif important auprès des jeunes et moins jeunes.

Mais du côté de la représentation du handicap, il reste encore beaucoup de chemin à faire. On en a déjà parlé dans cette chronique mais la pop culture nous a abreuvé de représentations psychophobes. Prenons par exemple le dernier film « Joker » sorti en 2019, qui décrit le cheminement d’un homme qui s’enfonce doucement dans la violence. Dans le film, le Joker développe de nombreux symptômes psychiatriques, alimentés par un passé traumatique, qui sont censés expliquer ses pulsions meurtrières. Tous ces éléments contribuent à faire un amalgame dangereux entre violence et troubles psychiatriques. Certes, le personnage du Joker existe depuis longtemps, et ce film ne fait qu’approfondir la psyché du personnage. Mais il renforce un stéréotype tellement bien ancré qu’il alimente une crainte réelle chez les personnes valides. Une crainte pourtant illégitime quand on sait que les personnes avec des troubles psychiatriques ou mentaux sont bien plus souvent victimes qu’agresseurs.

Dans un autre genre récemment je suis tombée sur le film « Avant toi », qui est l’adaptation cinématographique du roman éponyme. Le film se présente comme une comédie sentimentale classique, sauf qu’ici l’homme en question est tétraplégique suite à un accident. Franchement, le pitch était prometteur, je me suis dit que c’était cool de montrer un couple mixte handicapé et valide. Mais j’ai vite déchanté.

Pour commencer l’héroïne, Louisa, est embauchée comme auxiliaire de vie auprès d’un homme handicapé. Bien sûr l’annonce ne précise aucune compétence pré requise, ce qui laisse entendre que n’importe qui peut s’improviser aide à la personne, comme dans « Intouchables ». On ne lui confie aucune tâche pénible, on lui précise même que ce serait bien qu’il la voit “comme une amie” plus que comme une professionnelle, ce qui est absolument l’inverse de ce que représente un ou une auxiliaire de vie pour une personne qui ne peut pas utiliser ses membres. Si vous en doutez, n’hésitez pas à lire « Nos existences handies » de Zig Blanquer.

Cerise sur le gâteau, l’homme dont elle doit s’occuper est richissime et vit dans un château. Un beau début de conte de fée. On découvre alors Will, cheveux longs, mal rasé, habillé de sombre, l’air morne et la langue acerbe. Il est l’antithèse de Louisa qui est joyeuse, fantasque et innocente. On nage en plein cliché : les riches s’ennuient dans leur château, et ont besoin de l’arrivée d’une personne pauvre mais heureuse pour les ramener à la vie. Le même trope était présent dans « Intouchables », ou dans le “Le Jardin secret”, un film de 1993 où une jeune orpheline vient vivre dans un château austère et se lie d’amitié avec son cousin, un garçon chétif et malade. 

Pour revenir au film, Will est le stéréotype de l’handicapé méchant, qui ne supporte pas son handicap, se montre désagréable et cynique. D’ailleurs il déteste sa vie : “Je ne fais rien, je reste assis, j’existe au mieux”. En quelques minutes, le film nous fait savoir que le handicap est la pire des malédictions. C’est un cliché usé jusqu’à la corde, qui nous en dit davantage sur les peurs profondes des personnes valides que sur la vie des personnes handicapées. Pour ma part je connais bien des gens “assis” qui ont une vie très active, travaillent, militent, font des études, voyagent, tombent amoureux et ont des enfants. Si vous leur demandez ce qui leur pourrit la vie, ils vous répondront le validisme et l’inaccessibilité, bien avant leur handicap. Pour couronner le tout on a droit à quelques allusions discrètes au fait que Will a besoin de se sentir “homme”, sous entendu son handicap lui a ôté sa virilité.

Mais le pire reste à venir. Car on apprend que Will a l’intention de faire un suicide assisté pour mettre fin à ses souffrances. Et malgré l’histoire d’amour qui se développe entre les deux protagonistes, il ne changera pas d’avis, et finit par se suicider en léguant un gros pactole à Louisa.

Si je résume le film (et donc le livre), on a beau vivre dans un palace et bénéficier de tous les soins possibles, être amoureux et bien entouré, le handicap reste horrible à vivre. Tellement horrible qu’il vaut mieux être mort. Je ne sais pas si vous saisissez la violence du propos pour les personnes handicapées, mais moi je suis restée sans voix. Et je ne suis pas la seule, beaucoup se sont insurgés contre ce film, dont la militante et avocate Elisa Rojas.

Cette œuvre, comme tant d’autres, démontre à quel point le validisme est ancré dans nos esprits. Nous avons désespérément besoin de représentations positives pour changer la donne. De personnages handicapés badass dans nos œuvres culturelles, mais aussi de figures fortes auxquelles s’identifier dans la sphère médiatique ou politique. Et pour ça, il faut donner la parole aux concernés. Les embaucher aux postes clefs. Leur permettre d’occuper le devant de la scène. Leur donner le premier rôle.

C’était Béatrice, pour « Viens te faire dévalider ! ». A la semaine prochaine !






Diffusion mercredi 15 juin 2022 - 10h20 / 17h20



B.Pradillon