Le consentement

Viens te faire dévalider / société / 08/06/2022

Samedi soir j’étais au festival des fanfares à Montpellier avec ma soeur. Si vous ne connaissez pas, c’est un festival gratuit, familial et super festif, qui s’installe chaque année dans le quartier des Beaux-Arts.

Samedi soir donc, il faisait encore jour et j’en étais à ma première bière quand plusieurs personnes sont passées juste devant nous. Un mec visiblement bien joyeux voir éméché s’est arrêté, m’a regardée, m’a souri, et s’est penché vers moi. Immédiatement j’ai dit “non”, j’ai tourné la tête, et je me suis penchée vers l’arrière pour l’éviter. J’ai vu sa tête s’approcher  au ralenti comme dans un mauvais rêve, et il m’a déposé un baiser bien poisseux sur la joue. J’ai eu le temps de sentir sa transpiration et ses cheveux sur moi. Puis il est reparti aussi vite qu’il est arrivé.

Cette scène, elle a duré 5 secondes dans la réalité et 10 minutes dans ma tête. En un claquement de doigt, un inconnu s’est permis de m’embrasser. Personne n’a réagi, c’est comme s’il ne s’était rien passé. Je suis restée bête avec mon verre de bière à la main.

J’ai beau avoir 37 ans, être militante féministe, avoir suivi des cours de ninjutsu, rien de tout cela ne m’a servi. Je n’ai pas réussi à esquiver le baiser de cet inconnu. Certes, ce n’était pas dramatique, il n’y avait rien de violent ou traumatisant, mais c’était une intrusion désagréable dans mon espace personnel. Et niveau geste barrière, alors là j’en parle même pas. Une fois le choc passé, je me suis mise à ruminer. Que se serait-il passé si je n’avais pas tourné la tête ? Ou si je l’avais repoussé ?

Depuis le mouvement #MeToo j’ai entendu toutes sortes de choses de la bouche d’hommes autour de moi ou dans les médias. Qu’il fallait se méfier des femmes désormais, qu’on ne pouvait plus rester seul dans un ascenseur avec une collègue, qu’on ne pouvait plus draguer tranquille, que la “liberté d’importuner” était morte, qu’il fallait faire signer un contrat au préalable avec une personne avant de l’embrasser…

Mais je constate que malgré ça le monde n’a pas changé : on peut se faire agresser n’importe quand, par n’importe qui, en toute impunité.

Vous direz que j’exagère, que c’était juste un “baiser volé”, qu’il s’est laissé griser la l’ambiance festive, qu’il a voulu partager sa bonne humeur. Moi aussi il y a quelques années je me serais forcée à trouver ça sympathique et flatteur. Mais ce n’était ni sympa ni flatteur. Et l’alcool n’est pas une excuse. J’aime boire et faire la fête quand j’ai l’occasion, mais JAMAIS, même en état d’ébriété, je suis allée embrasser un inconnu dans la rue. On parle souvent de “baiser volé”, moi je crois qu’il y a surtout des “baisers forcés”.

Et toutes les excuses qu’on trouve dans ce genre de cas relèvent de la même mécanique : blâmer les victimes et excuser les auteurs.

Alors il est peut-être temps de faire un rappel sur le consentement. De rappeler que la séduction se joue à deux. Que si vous êtes seul à forcer, ce n’est pas de la drague.

Donc le consentement, ce n’est pas une absence de “Non”, c’est plutôt un “Oui” enthousiaste.

Si la personne semble inquiète ou mal à l’aise, c’est non. Si la personne a un geste de recul ou cherche à s’enfuir, c’est non. Si la personne hésite ou tire sur ses vêtements, c’est non. Si la personne est surprise et ne dit rien, c’est non. Si la personne vous dit “Non”, c’est non.

Mais surtout, ce consentement doit être éclairé.

Si la personne a peur de vous, c’est non. Si la personne est sous l’emprise de drogue ou d’alcool, c’est non. Si la personne est endormie, c’est non. Si la personne a l’air trop jeune pour savoir ce qu’elle fait, c’est non. Si la personne est sous votre autorité, c’est non.

Le consentement doit être spécifique et réversible.

Je peux dire oui à un baiser et non pour me déshabiller. Je peux dire oui au sexe mais non à certaines pratiques. J’ai le droit de retirer mon consentement, de changer d’avis, de dire stop à tout moment.

Certains hommes arguent que le recueil du consentement est un problème, que cela nuit au jeu amoureux. Mais croyez-moi, on sait très bien si la personne en face entre dans notre jeu ou pas. Si elle flirte, si elle nous répond en souriant, si elle est à l’aise, si elle participe à l’échange. Il n’y a pas besoin de décodeur, de panneau ou de contrat à signer.

On parle souvent de “dragueur lourd” pour excuser les harceleurs. Mais ça n’existe pas la drague lourde. Soit on séduit dans le respect de l’autre, soit est dans le harcèlement et l’aggression. Au fond, les hommes savent très bien quand ils forcent. Ils en ont conscience, c’est un jeu pour eux. Ils prennent ce qu’ils peuvent, ils s’en vantent même. Ils se fichent de savoir si la personne en face veut la même chose.

Je crains qu’il y ait toujours des hommes pour harceler et des gens pour les excuser. C’est notre responsabilité collective de ne plus tolérer ce genre de choses. D’être capable de condamner les gens autour de nous qui ont ce genre de comportement. De croire les victimes, indépendamment de leur âge, de leur apparence, de leur couleur de peau, de leur tenue ou de leur degré d’alcool. Rien n’excuse le harcèlement et les agressions sexuelles.

Oui je sais, ça parait évident, et vous en avez peut-être marre qu’on vous rabâche les mêmes choses. Moi aussi j’aimerais mieux vous parler de jeux vidéos ou de séries télévisés voyez-vous. Mais il y a un problème de fond, et tant qu’on continuera de vivre ce genre de situation, on continuera d’en parler.

C’était Béatrice, pour “Viens te faire dévalider”. A la semaine prochaine !






Diffusion mercredi 8 juin 2022 - 10h20 / 17h15


B.Pradillon