Celles qui se taisent

Viens te faire dévalider / société / 01/06/2022

La semaine dernière dans “Viens te faire dévalider”, nous parlions de l’affaire PPDA. Il y a eu beaucoup de réactions autour du fait que certaines victimes avaient attendu plus de 20 ans pour porter plainte. Aujourd’hui on va donc parler de celles qui souffrent en silence, et elles sont bien plus nombreuses qu’on ne le pense.


D’après un rapport de 2018 du Ministère de l’intérieur sur les violences sexuelles, moins d’une victime sur six porte plainte. Depuis, #MeToo est passé par là, provoquant une hausse importante du nombre de plaintes. Mais est-ce que tout a changé pour autant ? La chape de plomb qui poussaient les victimes à se taire a-t-elle réellement disparu sous l’effet de cette révolution féministe ? Ce serait un peu trop beau.  


Il existe de multiples raisons qui nous poussent au silence. Même si chaque cas est unique, le contexte, lui, reste le même. Nous avons grandi dans une société qui, tout en condamnant moralement le viol, entretient soigneusement l’impunité des coupables. Valérie Rey-Robert, militante féministe et autrice, décrit la culture du viol comme un ensemble “d’idées reçues, de préjugés au sujet du viol, des violeurs et des violées. Préjugés qui conduisent inexorablement à entretenir une atmosphère où les coupables se sentent victimes et les victimes coupables”.


On va donc commencer par là : celles qui se sentent coupables de ce qui leur est arrivé. “Je n’aurais pas dû boire autant” “Je n’ai peut-être pas dit non assez fort” “Il a peut-être mal compris les signaux” “Je n’aurais pas dû rester seule avec lui” “On est mariés après tout, il a le droit…” La culpabilité finalement, c’est une forme de déni, une façon d’atténuer la gravité de ce que l’on vient de vivre.


Quand j’étais adolescente, ma mère, comme toutes les mères, me disait de faire attention aux hommes, de ne pas trop boire, de ne pas m’habiller de manière trop aguicheuse, et surtout de ne jamais traîner seule le soir. Et quand à 18 ans j’ai voulu aller en boîte avec mes copines de fac, mon petit ami de l’époque m’a dit “ben vas-y, fais-toi violer, mais ne viens pas pleurer ensuite !”. Que ce soit conscient ou non, on m’a inculqué que je me devais d’être prudente, et que s’il m’arrivait quelque chose, c’est que je m’étais moi-même placée dans une situation dangereuse. Ce qui est bien entendu complètement faux.


On est toutes confrontées à cette culture du viol, avant même de savoir ce que c’est. Et même avec une solide éducation féministe, il est difficile de s’extraire de ces préjugés.

Et puis il y a celles qui ont honte. On a beau répéter que la honte doit changer de camp, les violences sexuelles laissent un goût amer, et on se sent poisseuse, salie, humiliée. Beaucoup de victimes se lavent à l’eau brûlante ou se frottent la peau de façon maladive pour effacer les traces, effaçant potentiellement les preuves qui auraient pu leur permettre de confondre leur violeur.

Il y a celles qui savent que leur parole ne sera pas entendue parce qu’elles sont travailleuses du sexe ou sans domicile fixe. Celles qui ne peuvent pas s’exprimer, parce qu’elles sont handicapées, placées en institution ou en prison. Celles qui sont si brisées qu’elles ne referont jamais tout à fait surface.

Enfin, il y a celles qui craignent les retombées sociales ou professionnelles. Celles qui ont peur. Car le violeur, ce n’est pas ce monstre qui nous attend au détour d’une ruelle sombre. C’est le mari, le pote, le voisin, le collègue ou le prof. C’est peut-être une personne qu’on croise tous les jours, ou qui a un ascendant sur nous. Quelqu’un qui nous soigne ou qui paie notre loyer. Quelqu’un de connu et d’apprécié. Le dénoncer, c’est créer une rupture brutale dans notre cercle familial, amical ou professionnel. C’est risquer de voir des gens qu’on aimait nous tourner le dos et prendre le partie de notre violeur. C’est risquer d’être harcelée, isolée, ou de perdre son emploi.

Et puis il y a celles qui se sentent suffisamment fortes et légitimes pour porter plainte. Celles qui vont pousser la porte d’un commissariat, espérant obtenir réparation.


Vous avez entendu parler du hashtag #DoublePeine ? Il a été lancé il y a quelques mois, suite à l’accueil traumatisant fait à une jeune femme de 19 ans venue porter plainte pour viol. L’enquêtrice lui aurait notamment demandé si elle avait ressenti du plaisir. Et ça s’est passé au commissariat de Montpellier. L’activiste féministe Anna Toumazoff, qui a médiatisé l’affaire, a recueilli quantité de témoignages similiaires, venus de tous les coins de la France. Ces récits prouvent qu’il y a une vraie défaillance de la prise en charge des victimes par la police. Quand on ne les encourage pas carrément à retirer leur plainte, on leur pose des questions intrusives et déplacées, et il faut énormément de courage dans ces conditions pour aller au bout de la démarche.


Si on a la chance d’arriver jusqu’au procès, une procédure longue et douloureuse nous attend. Devoir confronter son agresseur, voir son histoire et ses antécédents disséqués, ses proches interrogés, cela peut être moralement dévastateur. Tout ça pourquoi ? Seulement 1 à 2% des plaintes mènent à une condamnation. Dans la majorité des cas, les affaires sont classées. Soit parce qu’on ne retrouve pas l’auteur, soit par manque de preuves, soit parce que le témoignage de la victime est considéré comme confus. La parole des victimes ne vaut pas cher face à la vie d’un homme.


Et quand, rarement, l’agresseur ou le violeur va en prison, ce n’est même pas un soulagement. La prison punit, mais ne change pas l’homme. La prison n’apprend pas le consentement, le respect ou l’empathie. Elle ne rend personne meilleur.


Moi aussi je suis passée par là. Je n’ai rien dit, et je le regrette. J’encouragerai toujours les victimes autour de moi à porter plainte, mais je comprends les milles et une raisons qui pourraient les pousser à se taire. Ne blâmez jamais les victimes pour leur silence, blâmez les agresseurs et le système qui entretient leur impunité.


C’était Béatrice, à la semaine prochaine !





Diffusion mercredi 1 juin 2022 - 10h20 / 17h15


B.Pradillon