Le backlash

Viens te faire dévalider / société / 25/05/2022

Cette semaine dans “Viens te faire dévalider”, je vais vous raconter comment l’actualité me rend de plus en plus misandre.


Le 10 mai dernier, Médiapart a diffusé une émission exceptionnelle sur l’affaire PPDA, où 20 femmes sont venues témoigner face caméra. Pour rappel, 16 d’entre elles sont visées par une plainte pour diffamation, après avoir osé dénoncer à la justice des faits d’agressions sexuelles et de viols. J’ai suivi l’émission tout en regardant les réactions au live sur les réseaux. Et je suis tombée sur pas mal de commentaires misogynes. Par exemple ce message sur Twitter : “Bien évidemment elles se réunissent 20 ans après... [...] vraiment c’est quoi ce monde dans lequel on vit... demain une femme peut mettre n’importe qui en prison par sa parole ? 20 ans après?”


Alors rassure-toi Pierre-Alain, Patrick Poivre d’Arvor n’est pas en prison, et d’après les statistiques il a peu de chances d’y aller ! Pour rappel, il n’y a que 1000 condamnations pour viol aux assises chaque année, comparé aux quelques 94 000 viols déclarés. Ce qui veut dire que seulement 1% des viols et tentatives mènent à une condamnation. Sans parler des viols non déclarés…


Au cours de l’émission j’ai appris que PPDA qualifiait ses accusatrices de femmes “en mal de renommée”. C’est un argument archi classique pour décrédibiliser les victimes de violences sexistes. Pour peu que l’agresseur présumé soit un peu connu, les femmes sont immédiatement suspectées d’inventer des histoires pour se faire mousser.


Mais dans quel but ? Florence Porcel, la première à porter plainte, était déjà connue comme vulgarisatrice scientifique, autrice, actrice, chroniqueuse radio et animatrice avant cette affaire. Certes, elle n’était pas aussi célèbre que lui, mais sa plainte risquait surtout de freiner ou briser sa carrière. D’ailleurs, sa plainte lui a valu une vague de harcèlement et de haine en ligne. Si vous cherchez “Florence Porcel” sur Google, vous verrez que la seconde suggestion, basée sur les recherches des internautes, est “Florence Porcel menteuse” ou “Florence Porcel mensonges”. Sympa hein ?


On pensait naïvement que le mouvement #MeToo avait servi à libérer la parole des victimes, mais des années après, une femme qui porte plainte sera toujours suspectée de mentir ou d’exagérer les faits. Visiblement, on n’a pas balancé les porcs assez loin.


De l’autre côté de l’Atlantique c’est une autre histoire qui déchaîne les passions. Le procès entre Johnny Depp et Amber Heard est devenu en quelques semaines l’affaire la plus médiatisée et la plus commentée depuis OJ Simpson. Ici aussi c’est l’agresseur présumé, Johnny Depp, qui intente un procès en diffamation contre la victime présumée, dans le but de renverser les rôles. A la différence de Florence Porcel, Amber Head n’a jamais porté plainte, mais a dénoncé le comportement de son ex mari dans une tribune sans le citer, ce qui aurait nui à la carrière de l’acteur.


En tout cas, cela n’a nullement nui à son image, puisque des milliers de fans à travers la planète se déchaînent sur les réseaux sociaux pour soutenir leur idole. L’acteur a même gagné plus de 4,5 millions de followers sur Instagram. La vague de féminisme depuis #MeToo s’est donc arrêtée à Johnny Depp.


Je ne prétends pas savoir ce qu’il s’est passé au sein de leur couple, mais je rappelle quand même qu’en 2020 l’acteur a perdu un procès contre le tabloid The Sun qui le qualifait de “frappeur d’épouse”, les avocats ayant réussi à démontrer qu’il avait bien frappé son épouse.


Ce qui me choque dans cette affaire, c’est la violence inouïe qui se déchaîne contre Amber Head. Parce qu’elle ne correspond pas au cliché de la “bonne victime”, elle est présentée comme une manipulatrice, ses pleurs à la barre sont raillés, et le moindre de ses gestes est décrypté sans fin dans les médias et sur les réseaux pour tenter de prouver son hypocrisie.


En tant que concernée, je peux vous dire que la remise de question de la parole des victimes est d’une violence indicible. Quelle que soit l’issue de ce procès, les millions de commentaires pro Johnny Depp auront semé le doute dans l’esprit des gens, et le lynchage médiatique d’Amber Head poussera de nombreuses victimes de violences conjugales à se taire. Sachant que les femmes handicapées sont les premières touchées par ces violences, cela me laisse un goût amer dans la bouche. Quelque part ce procès, c’est une revanche post #MeToo, qui permet à des millions de personnes d’exprimer librement leur haine des femmes, en clamant qu’il ne faut pas croire les victimes, que nous serions toutes un peu des menteuses.


Selon de nombreuses observatrices, ce procès participe aujourd’hui à un phénomène de backlash, autrement dit un retour de bâton, un concept développé en 1991 par Susan Faludi. A chaque fois que la société bouge légèrement dans le bon sens pour les femmes, la société se dépêche de faire machine arrière. D’après l’essayiste, il s’agirait d’un « processus de résistance dynamique […] à une redistribution du pouvoir ».


Dans cette ère post #MeToo, nos maigres acquis se trouvent donc confrontés à une vague réactionnaire. Nos droits fondamentaux sont attaqués, comme l’IVG aux Etats-Unis, et la violence, réelle et symbolique, continue de nous écraser. Il n’y a qu’à regarder en France, où les deux policiers jugés coupables du viol en réunion d’Emily on récemment été acquittés en appel, et où plusieurs hommes accusés de viols et agressions sexuelles ont pu être nommés ministres, ou investis aux législatives. On est en 2022, et les violences sexuelles et sexistes ne sont toujours pas prises au sérieux.


On décrédibilise souvent les féministes en les décrivant comme des femmes en colère. Laissez-moi vous dire une chose : oui, nous sommes en colère, et nous avons toutes les raisons de l’être.


C’était Béatrice, de l’association Les Dévalideuses. A la semaine prochaine !






Diffusion mercredi 25 mai 2022 - 10h20 / 17h15



B.Pradillon