Le cripping up

Viens te faire dévalider / société / 27/04/2022

Leonardo Di Caprio n’avait que 19 ans quand il a joué le rôle d’un adolescent autiste aux côtés de Johnny Depp dans “Gilbert Grape”. Pour se préparer à son rôle, l’acteur a séjourné dans un foyer pour enfants atteints de handicaps mentaux. À l’époque, sa performance exceptionnelle lui a valu une nomination aux Oscars et aux Golden Globe. Il était si convaincant que certaines personnes ont cru qu’il était réellement atteint d’un handicap.

Pourtant aujourd’hui de nombreux militants anti validistes s’insurgent contre cette pratique, qui porte le nom de cripping up. Il s’agit de faire jouer des rôles de personnes handicapées à des acteurs et actrices valides. C’est un procédé extrêmement courant, utilisé dans de nombreux films à succès comme Forrest Gump ou Rain Man. C’est simple, à Hollywood 95% des rôles de personnages handicapés sont confiés à des personnes parfaitement valides. Et en France ce n’est pas mieux.

Du côté des productions, on nous sert toutes sortes d’arguments pour justifier le cripping up.

Déjà les acteurs et actrices devraient pouvoir jouer n’importe quel rôle, sous-entendu le rôle d’une personne handicapée ne serait pas si différent de celui d’un artiste exubérant ou d’un enquêteur alcoolique. D’ailleurs, plus le personnage incarné sera éloigné de la personnalité de l’acteur, plus la performance sera saluée. A Hollywood, jouer une personne handicapée, LGBT+ ou simplement s’enlaidir à outrance pour le rôle, comme Charlize Theron dans le film Monster, est souvent l’assurance d’être nominé aux Oscars.


Ensuite, on nous dit qu’il est difficile de trouver des acteurs et actrices handicapées, que ce ne serait pas forcément facile de les diriger sur un plateau de tournage, et qu’en plus, ils ne seraient pas “bankables” car leur nom à l’affiche n’attirerait pas les foules. Ce raisonnement est un cercle vicieux, car tant qu’on ne laissera pas leur chance à des acteurs et actrices handicapées, il sera bien difficile de faire connaître ces personnes du grand public. Mais quand on leur donne leur chance, ça fonctionne !

En 1996, le comédien Pascal Duquenne, atteint de trisomie 21, a reçu le prix d’interprétation masculine à Cannes pour le film Le 8ème jour, qui fit 3,6 millions d’entrées. Certes, il y avait Daniel Auteuil en tête d’affiche, mais Pascal Duquenne creva l’écran. Et cette année, l’acteur sourd Troy Kotsur a obtenu le prix du meilleur second rôle masculin aux Oscars pour sa prestation dans CODA, qui est le remake américain de La Famille Bélier. Le film a d’ailleurs été récompensé par l’Oscar du meilleur film.

Certains pourraient penser qu’il n’y a aucune gloire à jouer son propre rôle, sous entendu une personne sourde qui joue un personnage sourd n’aura pas eu à chercher très loin l’inspiration. On oublie vite qu’il faut du talent et du travail pour être acteur, qu’il ne suffit pas d’être soi-même pour que ça fonctionne à l’écran. Sans le charisme incroyable de Peter Dinklage, le personnage de Tyrion Lannister dans Games of thrones aurait-il eu autant de succès ?


La présence d’acteurs et actrices handicapées à l’écran est aussi une question de représentation. Dans un rapport publié en 2019, le CSA constate que «seulement 0,7% du total des personnes indexées sont perçues comme handicapées». Il y a donc une sous-représentation manifeste des personnes handicapées à l’écran, alors que nous représentons réellement presque 20% de la population !

La militante et autrice Marina Carlos a ainsi créé le test DisRep pour souligner le manque de diversité à l’écran. Pour réussir le test, le film ou la série doit avoir au moins un personnage handicapé joué par une personne handicapée qui ne soit pas un homme blanc cisgenre et hétéro. Aussi, l’histoire ne doit pas être centrée autour de son handicap. Dernier critère et non des moindres, ce personnage ne doit pas subir de moqueries, ni utiliser l’autodérision pour se faire accepter. Bonne chance pour trouver des exemples !

Par ailleurs, on remarque que quand le rôle d’une personne handicapée est joué par une personne valide, comme récemment Alexandra Lamy dans le film “Tout le monde debout”, le film a tendance à véhiculer des stéréotypes complètement éculés sur le handicap.

Comme le dit Elena Chamorro dans une tribune publiée en 2018 sur Médiapart, le handicap est “un sujet prétendument transgressif qui en réalité répond à des codes narratifs bien convenus. Ces films servent, au grand public valide, des histoires rassurantes qui renvoient invariablement le handicap à la tragédie, au dépassement de soi, à la leçon de vie….”


Alors certes, la fiction n’a pas vocation à être forcément réaliste, mais lorsqu’on souhaite porter à l’écran un personnage central handicapé, la moindre des choses serait d’écouter et d’engager les concernés. Parce qu’à force de nous invisibiliser, les personnes valides ont une vision complètement faussée de nos vécus, qui a un impact bien réel sur nos existences.

On ne renie pas le talent de Leonardo Di Caprio dans Gilbert Grape ou celui de Dustin Hoffman dans Rain Man, mais ça ferait tellement plaisir de voir enfin de vraies personnes handicapées à l’écran ! De se sentir réellement représentés, loin des clichés habituels. Et pour ça, il faut sensibiliser le monde du 7ème art et du petit écran, du producteur au directeur de casting.

La bonne nouvelle c’est que la question commence à faire son chemin. La star de la série The Good Place, Jameela Jamil, a récemment refusé le rôle d’une femme sourde pour ces raisons. Si nous ne tolérons plus le blackface, qui est le fait de se grimer en personne noire, il faut espérer qu’un jour nous ne tolérerons plus le cripping up.

C’était Béatrice, pour “Viens te faire dévalider”. A la semaine prochaine !




Diffusion mercredi 27 avril 2022 - 10h15 / 17h15


B.Pradillon