La lutte continue

Viens te faire dévalider / société / 20/04/2022

Dimanche prochain, certains auront sûrement du mal à glisser un bulletin dans l’urne, moi la première.  Après le quinquennat qu’on vient de vivre, entre démantèlement des services publics, révolte des gilets jaunes et dérives sécuritaires sur fond de crise sanitaire, la confiance des français face à l’appareil politique est au plus bas. Et ça se comprend ! On nous promettait une république exemplaire, on a eu Benalla, Darmanin et Dupont Moretti.

Le second tour des présidentielles sera donc sans surprise celui qu’on nous promettait depuis des mois : un duel Macron - Le Pen. La pilule est dure à avaler pour beaucoup d’électeurs, contraints à un choix qui n’en est pas un, et beaucoup seront tentés de s’abstenir ou de voter blanc. Franchement, à quoi bon ?

Mais les jours passent, la colère retombe, et il faut désormais réfléchir à ce que nous voulons vraiment, ou plutôt à ce que nous ne voulons pas.

Nous sommes à un tournant critique de notre histoire, face à une crise climatique sans précédent, qui aura des conséquences à la fois sociales, économiques et politiques. Et comme à chaque crise, il y a fort à parier que les premières personnes à en souffrir seront les femmes, les pauvres, les migrants, les personnes LGBT et handicapées.

Il n’y a qu’à regarder la situation des femmes au Texas ou en Afghanistan, ou encore celle des personnes LGBT en Pologne. Nos droits et nos existences mêmes sont soumis aux caprices de la politique. Pour nous, rien n’est jamais acquis.

J’ai appris récemment que l’eugénisme n’était pas juste la marotte d’Hitler, mais une vraie tendance dans le milieu médical au début des années 30 en Europe. L’ambition suprême d’Hitler, la fameuse race pure, répondait donc à des idées déjà présentes dans le débat public. Dès son arrivée au pouvoir, il fit passer des lois visant à empêcher la transmission de handicaps, qui conduisit à la stérilisation de 40 000 personnes handicapées. Les personnes handicapées furent ensuite parmi les premières à faire l’expérience des chambres à gaz. Au début de la seconde guerre mondiale, les nazis éliminèrent ainsi 70 000 adultes et 5 000 enfants handicapés.

Alors oui, ces horreurs semblent très loin, et nous sommes tous intimement persuadés qu’on ne laisserait plus faire une chose pareille. Mais l’histoire se répète inlassablement, dès lors que nous oublions les leçons du passé.

En Europe, où le trauma de la seconde guerre mondiale est pourtant encore bien présent, les partis d’extrême droite connaissent un véritable regain. En Italie, en Pologne ou en Hongrie, les mêmes schémas se répètent : repli identitaire, lois sécuritaires, stigmatisation des étrangers et des minorités, contrôle des médias, appauvrissement de la culture, atteinte aux droits des femmes et des personnes LGBT… Et bien sûr, attaques en règle contre la justice et les organes de contre-pouvoir pour museler l’opposition. Le programme de Mme Le Pen ne fait pas exception à la règle.

En 2002, Jean-Marie Le Pen faisait 17% au second tour face à Chirac. En 2017, Marine Le Pen faisait 33%, le double du score de son père. Aujourd’hui, on dit qu’elle pourrait atteindre les 40% ou plus des suffrages exprimés. Ce n’est plus le grand méchant loup qu’on évoque pour faire peur aux enfants, c’est la réalité, à deux doigts de faire basculer notre pays dans le 1er régime d’extrême droite depuis Pétain. Et ça, c’est une idée qui m’empêche de dormir.  

Oui, on a le droit d’être en colère. Contre Macron, contre les médias et tous ceux et celles qui ont sciemment préparé le terrain à l’extrême droite, banalisant ses idées, diffusant son vocabulaire jusque dans les camps les plus à gauche, imposant ses thématiques dans le débat public jusqu’à la nausée. Et puis à tous ceux et celles qui ont tendu avec complaisance le micro à Mme Le Pen, contribuant à lisser son image. Vous êtes les premiers responsables de cette situation.

Mais on fait quoi, maintenant que l’extrême droite est aux portes du pouvoir ? Et bien on lui barre la route. Parce que si Macron et Le Pen se rejoignent sur certaines valeurs, leur nature même diffère. Sous Macron, malgré les coups de lacrymo, on pouvait encore manifester, et les voix dissidentes pouvaient s’exprimer.

Permettez-moi aujourd’hui de profiter du privilège de pouvoir encore m’exprimer librement sur ces ondes pour dire les choses franchement. Si Marine Le Pen gagne ce dimanche, c’est le fascisme qui entre à l’Elysée. Ce n’est pas un changement de gouvernement, c’est un changement de paradigme.

Je ne jette pas la pierre aux abstentionnistes. Vous avez toutes les raisons d’être en colère, ou simplement dégoûtés du cirque politique. Et je n’ai aucune leçon à vous donner.

Je m’adresse aux autres, aux frustrés, aux déçus et aux hésitants. La lutte doit continuer. Après le second tour, il y aura les élections législatives les 12 et 19 juin. Nous avons encore le pouvoir de limiter les dégâts, en faisant élire une opposition digne de ce nom.

Et après ça encore. Nos luttes ne se sont jamais arrêtées aux urnes. Il y a tellement de choses à faire sur le terrain, au niveau local ou associatif, en ligne ou dans la rue. Ces dernières années, on a vu naître une énergie militante nouvelle : partout les idées bouillonnent, les luttes se rejoignent et s’enrichissent. Il y a tant de façons de construire le monde que nous voulons. Alors nous continuerons de manifester pour nos droits, pour notre avenir, avec toute l’énergie possible. Nous n’avons plus le choix.

La lutte continue. Nous devons faire mieux.

C’était Béatrice, pour “Viens te faire dévalider”.





Diffusion mercredi 20 avril 2022 - 10h20 / 17h15



B.Pradillon