Le privilège handi

Viens te faire dévalider / société / 13/04/2022

Sur les réseaux sociaux, on voit régulièrement surgir des anonymes accusant des personnes handicapées de mentir sur la gravité ou même l’existence de leur handicap, pour bénéficier sournoisement des "privilèges handicapés”.


Mais d’où vient ce cliché ? On l’entend souvent. A quel moment peut-on décemment penser que la vie quotidienne d’une personne handicapée, qu’elle soit myopathe, sourde, dyspraxique, bipolaire ou malade chronique, est faite de privilèges ?


On se dit déjà que si les fictions ne nous servaient pas régulièrement le cliché de la personne « lourdement » handicapée, malheureuse MAIS richissime, on n’en serait peut-être pas là. Oui, désolée de vous l’annoncer, mais le film “Intouchables” n’a pas vraiment contribué à déconstruire les stéréotypes autour du handicap…


Mais en réalité, quels sont ces soit-disant privilèges que tout le monde semble nous envier ?


Est-ce les « avantages » liés au travail, comme la reconnaissance de qualité de travailleur handicapé ou le quota d’embauche en entreprise ?



En vrai, les quotas sont peu respectés et la RQTH est loin d’être automatique. Elle nécessite de remplir un lourd dossier et d’exposer notre vie intime à l’administration. Et avec les délais, il faut compter 6 à 12 mois pour l’obtenir. Et pendant longtemps, même avec un handicap incurable, il fallait re justifier de son état tous les 5 ans pour espérer conserver ses droits. Les choses ont heureusement un peu bougé depuis.


Alors c’est vrai, nous bénéficions de quelques facilités pour accéder à l’emploi. Mais cela ne fait justement que compenser une injustice de base ! Car les personnes handicapées sont bien plus nombreuses à être sans emploi que la moyenne nationale. Et quand on arrive, enfin, à décrocher un emploi, on doit souvent faire avec un environnement inadapté et des collègues peu conciliants.


Il ne faut pas oublier qu’on subit des discriminations dès la scolarité : locaux inaccessibles, manque de moyens humains et financiers pour nous permettre de suivre nos cursus, difficultés de communication, mauvaise volonté de certaines administrations… C’est vrai, si on arrive à dépasser tout ça, on pourra éventuellement bénéficier d’un temps additionnel ou d’autres aménagements pour passer nos examens. Ou encore d’accès prioritaires pour certains concours. Une maigre consolation quand on connaît les difficultés pour en arriver là.


Alors, ce sont nos revenus qui font rêver ? On nous imagine étrangement plein aux as, mais la plupart des personnes handicapées qui ne peuvent travailler ont pour seul revenu l’Allocation aux Adultes Handicapés, située sous le seuil de pauvreté. Et qui nous est confisquée dès qu’on se met en couple, alors qu’il faut des mois pour seulement y avoir accès. Beaucoup de personnes se tournent d’ailleurs vers le RSA, qui là encore permet tout juste de survivre.


On pourrait croire que toutes ces aides financières sont cool, mais figurez-vous que ce n’est même pas un cadeau ! Certaines prestations peuvent être récupérées après le décès de la personne concernée, dépouillant ainsi les descendants d’un possible héritage.


Est-ce qu’on nous envie nos fameuses places de parking handicapées, idéalement situées aux endroits stratégiques ? Mais quand marcher quelques pas est douloureux, ou quand il nous faut un mètre d’espace pour sortir notre fauteuil, est-ce vraiment enviable ?


Au passage, une voiture adaptée coûte très cher. Pour espérer être aidé, il faut là encore monter un dossier auprès de la MDPH, avec des délais d’attente extrêmement longs. C’est un surcoût énorme, pour un remboursement bien trop souvent partiel. D’une manière générale, les soins et les aides techniques pour les personnes handicapées représentent un budget conséquent, et ne sont pas toujours intégralement remboursées. Personnellement, si je n’avais pas eu une bonne mutuelle, j’aurais probablement attendu quelques années de plus pour me faire appareiller. Tout le monde ne peut pas débourser 4000 ou 5000€ pour entendre correctement.


Cherchons encore… Les toilettes handi, plus spacieuses ? Ben oui, il faut bien ça pour pouvoir manœuvrer un fauteuil. Dans les lieux publics ou les transports, les personnes en fauteuil n’ont pas autant d’alternatives que les autres, alors imaginez le stress pour trouver des toilettes accessibles quand le problème se fait urgent !


Est-ce la priorité aux caisses dans les magasins ? Elle est bien difficile à faire respecter au quotidien, tant les gens sont pressés. On préfère souvent serrer les dents et endurer en silence plutôt que de devoir subir les regards outrés et les commentaires des clients. Si « par chance » notre handicap est facilement identifiable, si on est en fauteuil roulant par exemple, là, alors là on aura droit à un peu de bienveillance.


Disons-le une bonne fois pour toutes : la stricte compensation de nos handicaps n’est pas un privilège. Il s’agit de justice sociale. Ne pas laisser les personnes handicapées dans la misère financière, leur assurer les mêmes droits, leur autonomie, l’accès aux soins et aux aides techniques, c’est juste LA BASE. Nous n’avons pas choisi nos handicaps.


Nos vies sont composées de beaucoup de choses, mais on a bien cherché, on n’y trouve vraiment aucun privilège.

C’était Béatrice, de l’association Les Dévalideuses. A la semaine prochaine.







Diffusion mercredi 13 avril 2022 - 10h20 / 17h15



B.Pradillon