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LE CHAUFFEUR EST DANS LE PRÉ

« DÉSERT BLUES » : PASSEPORTS POUR LE MALI


jeudi 27 mai 2004, par Pascal Jaussaud

La tête dans le guidon, comme six échappés du peloton fonçant vers une nouvelle étape, les équipiers du Chauffeur est dans le Pré sont de véritables rouleurs. Sur les pistes du Sahara, de concerts en studios en France, leur soif de musique les conduit depuis près de cinq ans au gré de toutes les aventures. Avec déjà une belle petite collection de quatre albums à leur palmarès, la formation se permet de jouer et chanter ses compositions, avec un style qu’elle a encore du mal à définir elle-même, tout en réflichissant à de futurs projets, de nouvelles « destinations ». Julien Wicquart (tuba, buggle), Manuel Wicquart (clarinette, clarinette basse, chant), Olivier Lechevalier (contrebasse), Fabrice Vialatte (saxophone soprano), Christophe Montet (percussions) et Thomas Ball (accordéon) s’organisent autour d’envies multiples : écrire, composer, trouver ; rencontrer des publics divers, d’autres artistes, aussi. C’est ainsi, motivés par un défi qu’ils s’étaient lancé à eux-mêmes - ou simplement, peut-être, pour ne pas se contenter d’un unique espace musical - que les musiciens du Chauffeur sont partis au Mali, découvrir d’autres musiciens, une autre culture, provoquer d’improbables rencontres. Après un premier CD réalisé in situ avec des musiciens touaregs, le second a bénéficié d’un travail de création étalé sur deux mois. Julien et Manuel Wicquart nous parlent des vocations du Chauffeur : maîtres-caravaniers et musiciens-volontaires.

Pascal Jaussaud : Le Chauffeur est dans le Pr vient de sortir deux disques, diffrents l’un de l’autre : Transe saharienne , qui illustre votre rencontre avec des musiciens touaregs, et Fausto . Vous tes bien jeunes, pour admirer Fausto Coppi !

Julien Wicquart : Nous sommes six individus qui nourrissons, par des inspirations personnelles, un projet musical collectif. Fausto est un hommage de Thomas aux accordonistes d’antan qui accueillaient les sportifs et les spectateurs aux tapes du tour.

M. Wicquart : Chez Le Chauffeur, par ses compositions, chacun apporte une pierre l’difice mais c’est tous que nous les assemblons. Ainsi les crations sont un concentr de nos diffrentes influences mais la sonorit du groupe demeure.

J. W. : Chacun peut s’exprimer et l’histoire musicale avance sans leader. Nous avons cependant des proccupations communes, prsenter une musique originale, festive, et partager des moments humainement forts et avec des publics varis.

P. J. : Pouvez-vous nous expliquer les diffrences entre ces deux enregistrements du Chauffeur est dans le Pr ?

M. W. : Il y a quatre disques, en tout et deux histoires qui se droulent en mme temps. Le Chauffeur est dans le pr c’est six musiciens avec des compositions qui mlent chanson, musette et musique d’influence tzigane mais aussi un groupe l’existence ponctuelle enrichi d’artistes touaregs de l’Adrar des Iforas, au nord du Mali. Pourtant, ces deux projets s’inscrivent dans la mme aventure musicale. M. W. : Fausto a t enregistr au studio Lakanal Montpellier et Transe saharienne la Chapelle par Jean Michel Flesch, l’occasion du travail ralis en fvrier et mars 2003 avec ces musiciens lors de leur venue en France, dans le cadre du projet d’change musical que nous menons depuis trois ans.

P. J. : Qui sont ces musiciens touaregs ? Des artistes professionnels ?

M. W. : Des trois artistes qui nous ont rejoints en France, seul Moussa est professionnel. Il joue pour les ftes et les mariages. Mais l-bas, le chant et la pratique de la guitare sont des modes d’expression ancrs dans la vie de la communaut touareg. En quelques annes, la guitare ramene de Libye peu avant la rbellion des annes 90, est devenue un vritable instrument traditionnel qui accompagne les chants revendicatifs composs par les rebelles. Elle se joue acoustique mais surtout lectrique.

P. J. : D’o vient ce choix de travailler avec le Mali ?

M. W. : Thomas, l’accordoniste, tait dj all l-bas. L’ide vient de lui. Il nous avait ramen des enregistrements qui reprsentaient quelque chose de compltement nouveau pour nous. Musicalement, la rencontre semblait difficile vu le foss qui sparait nos cultures. D’ailleurs, nos premiers changes furent plutt troublants, nous ne savions pas vraiment comment apprhender leur musique. Mais ds que l’on est arrivs, nous avons eu la chance de faire des belles rencontres. Avec leur musique qui tournait en boucle sur l’autoradio lors des dplacements en 4x4 sur les pistes sahariennes, le style rentre vite. Nous n’avions pas d’ide prcise, en partant pour le Mali. Nous avons mont un projet Dfi Jeunes , pour obtenir un peu de sous. On est partis en tant que musiciens, pour vivre une aventure humaine et musicale. Nous avons demand Jean-Michel de nous accompagner pour raliser des enregistrements. Nous ne voulions pas manquer l’opportunit de ramener du son intressant. Cela ne fut pas facile. Il fallait rgler le problme de l’installation lectrique, en plein dsert ! Le DAT et les micros taient aliments avec plus ou moins de bonheur sur des batteries de vhicules et des panneaux solaires.

J. W. : Ds le premier soir, une centaine de personnes tait l pour nous accueillir. Parmi lesquelles des guitaristes, des chanteurs, des danseurs. Une soire idale pour capter l’ambiance de la musique.

P. J. : Comment s’est mont ce projet de rencontre avec des artistes touaregs ?

M. W. : Il faut savoir que deux mois sont ncessaires pour qu’une lettre fasse le trajet de France vers les Adrar. Il a donc t trs difficile de rellement communiquer. l’origine, nous avions crit un courrier intitul Lettre aux musiciens . Lu par certains, ce papier a vite t rpt grce au bouche—oreille. Quand nous sommes arrivs l-bas, partout o nous nous arrtions, des gens nous attendaient, taient au courant de notre ventuel passage, de notre projet.

J. W. : Certains nous accueillaient avec des spectacles travaills spcialement pour notre venue ! Ds notre arrive, nous avons t trs sollicits et touchs.

P. J. : Qu’attendaient de vous les gens et les musiciens de l’Adrar ?

J. W. : C’tait parfois ambigu. Certains escomptaient une contrepartie financire, mais nous nous tions fix un cap : changer, simplement, entre musiciens.

M. W. : Nous esprions, surtout, pouvoir prolonger cette histoire en faisant venir en France des artistes pour continuer cette exprience humaine et musicale. Pour nous, il n’tait ni dans nos moyens ni surtout dans nos envies d’tablir un rapport financier. Nous recherchions vritablement, sincrement, un change, une rencontre.

P. J. : Cette rencontre s’est traduite par deux voyages, pour l’instant : le vtre et le leur...

J. W. : Le rsultat du premier sjour au Mali est le disque Adrar des Iforas dit au Chant du Monde. C’est une rencontre trs spontane mlant des ambiances intimistes de chants autour d’un feu avec des changes festifs o nos instruments rejoignent les musiciens maliens.

M. W. : Pour nous, il tait relativement facile d’aller au Mali. Et nous tions dcid tout faire pour les faire venir en France, afin d’effectuer un travail plus approfondi sur leur musique. Car l-bas, nous ne sommes pas rests assez longtemps pour dcouvrir toute la richesse de leur musique, mais on a eu le temps de se remplir les oreilles, les yeux, le cur. La seconde phase du projet fut de les faire venir en France... Et ce fut trs difficile ! Beaucoup de travail sur le plan administratif. Beaucoup de gens nous ont aids. Pour qu’un Malien ait un visa pour venir faire de la musique en France, mme avec beaucoup de volont, c’est trs dur.

J. W. : La rgion des Adrars, o habitent Nina, Moussa et Yaya, se trouve 1200 kilomtres de Bamako, la ville o ils devaient rcuprer passeports et visas. Toute une expdition ! Ils sont partis au moins trois semaines en avance ! De notre ct, nous avons fait le maximum pour obtenir des soutiens administratifs afin que le projet puise aboutir.

M. W. : Yaya parle trs bien et a beaucoup d’humour. Il a t particulirement efficace pour l’obtention des papiers, dfendant les intrts du projet avec ferveur. La veille de leur arrive Marseille, o nous les attendions, le consulat franais Bamako nous disait encore Mais vous pouvez les attendre longtemps, nous ne les laisserons jamais partir ! . Finalement, sans savoir vraiment comment, tout a march, et aprs beaucoup de doutes, les choses se sont dbloques et ils sont arrivs.

J. W. : Nous tions soulags et surtout trs heureux de les voir dbarquer Marseille !

P. J. : Cette rencontre ne s’est pas faite sans difficults... Comment avez-vous travaill ?

M. W. : Nous sommes alors alls nous installer du ct de Roussillon, pour passer quelque temps ensemble. Le travail musical n’a pas dmarr immdiatement mais ce sjour a t l’occasion de nombreux bufs. Ce fut aussi l’occasion de se rappeler que nous n’avions pas les mmes faons de penser la structure de la musique. Au bout de trois jours, l’tincelle ! On s’est tous dit : Voil, c’est bon, c’est ce chemin que l’on doit suivre . Une histoire tait en train de natre... Nous avons travaill l’oreille. Parfois, nous griffonnions quelques notes sur un papier quand une ide se prcisait. Les arrangements sont le fruit du collectif. Nous avons essay d’tre, malgr le rajout de nos instruments et des arrangements, le plus fidle possible l’esprit de leur musique.

J. W. : C’est vrai que notre dmarche tait ambitieuse, puisque nous avions fix dix concerts grce des organisateurs qui nous ont fait confiance et programm sans assurance de rsultat. Donc, obligation de monter un rpertoire, un spectacle d’une heure et demie. Sur le plan musical, l’important tait, par les arrangements, de mettre en valeur le chant. De faire voluer les morceaux aussi. Faire basculer le thme sur une mlodie. Cela a t trs enrichissant et nous a beaucoup servi, par la suite.

M. W. : Musicalement, cette exprience nous a fait voluer vers la conscience qu’une certaine forme de simplicit peut servir la musique. Une musique plus minimaliste, o la note a plus de poids. En fait, nous avons un rle autre que celui de l’habillage. La musique qui naissait, tout en s’ancrant dans le dsert blues malien, prenait une nouvelle forme avec un mlange de nos sonorits et des leurs.

P. J. : Votre faon de travailler n’est pas semblable la leur. Cela les a drangs ?

M. W. : Oui, parfois. Ils ont contest nos ides, quand il le fallait. Avec tact, ils nous faisaient comprendre quand nous n’tions pas dans l’esprit de leur musique. Le rythme de travail tait infernal. On jouait toute la journe, avec de rares pauses ! En un mois et demi, nous avons mont un rpertoire, enregistr et ralis une tourne en Languedoc-Roussillon. Avec la sono monter, dmonter, etc. C’tait vraiment une production artisanale avec heureusement beaucoup de monde pour nous soutenir et nous donner des coups de mains. Pendant deux mois, nous avons travaill comme des fous. Mais ce fut aussi deux mois de magie pour nous tous.

J. W. : En fait, nous avions peu de temps et surtout l’envie de faire au mieux. Ce n’tait pas gagn ! L’urgence du projet nous a bien aid, finalement...

P. J. : Pour quand est prvu le prochain voyage ?

M. W. : En 2005, nous devrions aller au Mali. Et les accueillir nouveau, la mme anne, probablement en fvrier et mars, pour qu’ils profitent un maximum des diffrences de tempratures. Pour nous, la musique est vraiment une passerelle entre les cultures, c’est notre langage commun qui nous rend proche malgr nos diffrences de parcours de vie et de culture.

P. J. : Aujourd’hui, Le Chauffeur est dans le Pr, c’est deux rpertoires, pratiquement deux groupes, deux concepts diffrents...

M. W. : Nous essayons de sparer les deux ides. Mais, c’est vrai que certaines de nos compositions sont d’inspiration dsert blues et ces rencontres ont aussi influenc notre faon d’aborder aujourd’hui notre propre musique. Nous ne nous dfinissons pas vraiment par rapport un style, nos compositions correspondent une dmarche du groupe un instant donn. Qui sait ce que nous ferons d’ici quelques annes ? Nous sommes tour tour un groupe acoustique, entre chanson et musette, musique jazzy et tzigane, mais on reste larges, inspirs par tant de choses... Il nous faut, en quelque sorte, garder un terrain vierge devant nous. Nous avons d’autres envies de rencontres, notamment avec Serge, un chanteur qui habite en Lozre. C’est un gars qui nous attire. Nous aimerions prendre le temps pour crire de la musique avec lui. Et l’aventure au Mali nous a donn l’envie de monter d’autres projets avec d’autres pays. Nous pensons au Brsil, en ce moment. La Lozre, le Brsil, on verra...

Propos recueillis par Pascal Jaussaud, lors de l’mission Scne Libre .

interview publie dans Mediteria n22

Centre Languedoc-Roussillon des Musiques et Danses Traditionnelles


DISQUES

Adrar des Iforas

Int 01

Ils ont amen les guitares, les percussions, un accordon, un banjo, la clarinette aussi. Ce pouvait tre des vacances, avec des instants de partage, avec de longs moments pier le sable se soulever par vagues au moindre souffle nouveau. Les musiciens du groupe montpellirain Le Chauffeur est dans le Pr ne nous ont pas adress de carte postale pendant leur sjour saharien, mais ils reviennent avec des chansons, des voix de femmes, le son de fltes, de tambours. En enregistrant systmatiquement les rencontres musicales effectues au Mali, dans les villages d’Aguel’hoc, de Taqhlit, Tessalit et dans les campements nomades avec des musiciens tamasheqs (touaregs), et Gao avec des rappeurs sonrais, ils nous ont fait une sorte de compilation de leurs incroyables journes. Et l’on imagine facilement de nouvelles musiques, inventes devant quelques tasses de th, la surprise rciproque au gr des improvisations, et le rire des enfants jouant avec ces trangers . Ce jumelage ne s’arrte pas un produit de plus chez les disquaires, puisque les recettes des ventes serviront financer la venue de musiciens tamasheqs en France afin de prolonger cette histoire.

chronique publie dans Mediteria n15

Pimpante bouchre

Chauffeur Production CHA 01

Ce titre d’une arogante posie rsume (ou est cens voqu) la valeur crative du groupe Le Chauffeur est dans le Pr, dont c’est le premier disque en tant qu’auteurs-interprtes. Formation montplliraine trs marginale, qui nous avait surpris l’an pass avec les enregistrements de musiciens traditionnels, raliss au Mali. C’est coups de guitare et d’accordon, ici, que cet ensemble instrumental mne saxo, trompette, tuba et clarinette dans des airs marqus de souples contre-temps. Derbouka et bendir alternent comme seules percussions rythmiques. Les Chauffeurs donneront quelques aperus de leurs talents scniques lors du Festival Musical Rgional.

chronique publie dans Mediteria n17

Fausto

CHA 03

On pourrait croiser Le Chauffeur est dans le Pr dans n’importe quel lieu : au coin d’une rue, dans un caf (littraire, de prfrence), jouant un concert de deux heures de chansons sur les planches d’un thtre ou simplement dans le salon d’un voisin. Textes et mlodies en bandoulire, les six musiciens racontent des personnages, des histoires, s’imaginent des musiques nouvelles, bribes de fanfare avorte, de taraf fictif ou de chansonnier anonyme. L’accordon trimbalant le tout, le Chauffeur distribue les rles entre tuba, saxophone et clarinette, enlevs de percussions, guitare et contrebasse.

chronique publie dans Mediteria 22

Transe saharienne

INT 03

Aprs un premier disque ralis dans la rgion des Adrar des Iforas, dans le Nord du Mali, o les musiciens du groupe montpellirains Le Chauffeur est dans le Pr ont sjourn, voici une production plus rflchie, travaille, puisque fruit de deux mois que lesdits instrumentistes et leurs trois amis touaregs ont pass s’apprivoiser musicalement. Riffs sur Adrar , accordon qui transforme en valse lente une chanson de Nina, bourdon de guitare, rythme regg ( Le voyageur , La fatigue ), l’alliance des deux cultures est une heureuse surprise.

chronique publie dans Mediteria n22

P.-S.

- http://www.lechauffeurestdanslepre.org

- Contact : Le Chauffeur est dans le Pré Mariana Ricuppero 16 rue des Enclos 34680 Saint-Georges d’Orques tél 04 67 78 24 56 / 06 26 57 32 08 lechauffeur@wanadoo.fr


 
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