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L'être humain : une espèce en voie d'auto-disparition.

Entretien avec Charles Sultan, professeur en endocrinologie pédiatrique, responsable du groupe INSERM, CHU de Montpellier.

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mardi 24 février 2004, par Gilles Gouget

C’était le vendredi 12 décembre 2003 qu’une Soirée Grand Public était organisée au Corum sur le thème : “Environnement et développement”. Corinne Lepage, ancien Ministre de l’environnement et Présidente du Criigen, s’y était exprimée sur « Notre mode de développement nous condamne t-il ? ». Le professeur Gilles-Eric Séralini, Expert européen (OGM pesticides), avait communiqué sur « Environnement, pesticides et OGM : quels risques pour la santé ? ». Au-delà de ces conférences publiques, cette semaine était l’occasion d’un Congrès européen de gynécologie endocrinienne, réservé aux professionnels.

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Pr. Charles Sultan

Le professeur Charles Sultan, coordinateur scientifique nous avait alors accordé un entretien que Divergence se devait de transcrire ici.

Gilles Gouget : Charles Sultan bonsoir.

Charles Sultan : Bonsoir monsieur.

G. G. : On vous reçoit pour parler de l’impact de l’environnement sur la santé des enfants. Vous êtes pédiatre de formation, vous enseignez à la faculté de médecine de Montpellier, et vous avez mené une étude épidémiologique sur la fréquence des malformations génitales chez le nouveau-né en relation avec l’environnement. Mais pour commencer, j’aimerais que vous précisiez aux auditeurs cette notion de contrat européen de recherche.

Ch. S. : Oui, en effet, nous avons été sélectionnés pour participer à un contrat européen de recherche, et nous devions représenter la France pour expertiser deux aspects particuliers : d’une part l’incidence des malformations génitales, et d’autre part rechercher une cause à l’augmentation - qui est observée par de nombreux pédiatres - de ces malformations génitales. Alors, pour répondre la première question, l’une de mes collaboratrices, le docteur Jeandel, a analysé tous les nouveaux-nés d’une maternité entre janvier 2002 et mai 2003. elle a donc examiné plus de 2000 nouveaux-nés masculins, et étudié chez ces nouveaux-nés masculins l’incidence des malformations génitales. Et ce qu’elle a observé est tout a fait significatif, à savoir une augmentation considérable, je dis bien considérable (30 40 fois supérieure à celle que nous attendions), des malformations génitales chez le nouveau-né masculin. Donc, incontestablement, il existe une augmentation de la fréquence des malformations génitales. Le deuxième aspect était de relier ces malformations à une cause anténatale possible. Chaque famille a rempli un questionnaire parmi lesquels figuraient la profession et l’environnement des parents, et il est apparu parmi ces malformations, un pourcentage tout à fait significatif de nouveaux-nés dont les parents exerçaient une profession en relation avec une pollution environnementale, c’est à dire viticulteurs, riziculteurs en Camargue, arboriculteurs dans le Gard, bref, au fond, toutes professions agricoles en relation avec l’utilisation de produits chimiques, de pesticides, d’herbicides, etc.

G. G. : Pourquoi que des garçons ?

Ch. S. : Eh bien, parce que ces substances (en l’occurrence les pesticides, la grande famille des pesticides) sont dotées d’une activité ’anti hormone mâle’. Et on comprend que pendant la vie fœtale, l’absorption par la mère, dans un environnement à risque, l’absorption des ces substances puisse entraver la différenciation sexuelle normale du garçon. Alors, ce qui me paraît aussi grave, aussi préoccupant que cette information, c’est que ces produits ont également une activité oestrogéno-mimétique (c’est à dire capable de mimer l’action des œstrogènes), et chez les petites filles qui vivent dans cet environnement, nous voyons de plus en plus de précocité pubertaire.

G. G. : Pour exemple une histoire qui s’était passée à Lodève, dans un ancien moulin.

Ch. S. : Alors là, la situation est quasiment caricaturale, car cette petite fille... Cette famille vivait dans un moulin autour duquel étaient stockées plusieurs tonnes de pesticides. Et nous avons vu cette petite fille, quasiment à la naissance (à l’age de trois mois), puisqu’elle présentait une précocité pubertaire. Et l’analyse de prélèvements sanguins (expertisés dans un laboratoire national des pesticides en Espagne) qui a montré la présence de produits chimiques dans le sol, dans le sang des parents, et dans le sang de la petite fille, rendait compte d’une façon quasi-directe d’une relation de cause à effet entre l’environnement pollué, et l’apparition de la précocité sexuelle.

G. G. : C’est grave. Ça, on le comprend sans problème, mais jusqu’où va la gravité de ces malformations ?

Ch. S. : Ben, je crois que nous ne le savons pas encore, car ces produits chimiques entravent la différenciation sexuelle, donc entrainent des malformations génitales, mais également des retards de croissance intra-utérins, des troubles du développement.. Nous savons que la diminution de la spermatogénèse, le volume du sperme chez l’homme jeune, est en relation avec une contamination environnementale. Nous savons également que le risque de cancer du testicule chez l’homme jeune a été mis sur le compte d’un environnement à risque. Et certains vont jusqu’à dire que le cancer du sein chez la femme, dont la fréquence est en augmentation tout à fait significative, pourrait être lié à l’utilisation de pesticides. C’est dire qu’on touche là à un véritable problème de société, qui devrait nécessiter un débat citoyen. C’est la raison pour laquelle à l’occasion du congrès européen, j’ai souhaité organiser une séance grand public, où là, les montpelliérains sont invités à venir débattre des risques de l’environnement sur notre santé... je serais tenté de dire sur notre survie, car il en va de la survie de l’espèce, tant les pesticides d’un côté, mais les OGM, qui vont être également débattus, en l’état actuel de nos connaissances, méritent un débat ouvert entre les experts et les citoyens.

G. G. : Donc y’a pas ambiguïté. à la question : Notre mode de développement nous condamne t-il ? La réponse est oui ?

Ch. S. : Ben je crois qu’il faut, au nom du principe de précaution, éviter de répondre de façon intempestive, mais attirer l’attention des experts et notamment des politiques, pour que, au nom de ce principe de précaution, la plus grande vigilance soit la règle dans l’utilisation à la fois des pesticides, et des OGM.

G. G. : Est-ce que cette étude a distingué des différences d’impact selon le type de pesticide ?

Ch. S. : Non. Non, car je vous rappelle que les pesticides sont utilisés par dizaines, et qu’il était extrêmement difficile d’identifier une substance à l’origine. En revanche, dans notre unité INSERM, nous avons évalué l’activité anti-androgène de certains pesticides. Et ce que je peux vous dire, car les résultats sont publiés dans de grandes revues internationales, c’est que certains pesticides présentent une activité anti-adrogénique aussi importante que certains médicaments utilisés à des fins identiques (thérapeutiques NDLR). Donc on est là au cœur d’une problématique fondamentale pour la santé de l’homme - et plus précisément, moi qui suis pédiatre, pour la santé des enfants - qui mérite je crois un débat de société.

G. G. : Un débat de société, d’autant que souvent la santé publique... on a un peu l’impression qu’elle est prise en otage par la masse financière de certains groupes agroalimentaires, ou de certains laboratoires pharmaceutiques. Là, avec les pesticides on le comprend aussi. La lutte risque d’être difficile... il va falloir légiférer... interdire certaines substances... au risque de coincer quelque part...

Ch. S. : Vous avez parfaitement raison, c’est un combat de David contre Goliath, et s’il faut être le David, eh ben je pense que les médecins qui participent à ce projet européen, et qui sont conscients du risque, sont prêts à s’engager. Vous savez, je crois, comme le disait un président de la république, que notre maison brûle [1] et que nous ne devons pas regarder ailleurs.

G. G. : Dans le cadre de ce contrat européen, j’imagine que des études analogues ont été menées dans les autres pays de l’UE.

Ch. S. : Tout à fait, vous avez parfaitement raison, et samedi, lors de notre colloque d’experts, chaque pays va présenter des résultats définitifs de ces enquêtes épidémiologiques, de ces enquêtes ’cas témoins’, qui valident donc l’intérêt de ces approches. Et de la même façon, nous aurons une session qui sera consacrée à l’expertise et aux dosages de ces pesticides par des méthodes extrêmement sophistiquées. Malheureusement, ces pesticides, je vous le répète, sont multiples, on en compte plus de 15.000. C’est dire qu’il faudra une énergie et un acharnement des responsables à toute épreuve, pour arriver au bout de leurs démonstrations.

G. G. : Le résultat de ces études pourrait aussi avoir une conséquence positive : accélérer la conversion au bio, par exemple, de beaucoup d’agriculteurs ?

Ch. S. : Je suis tout à fait d’accord avec vous. C’est la perspective d’avenir la plus optimiste. Encore faut-il, ne l’oublions pas, que le bio n’ait pas un coût de revient supérieur à l’aliment normal, et qu’il soit accessible à toutes les classes de la population, et que le bio ne soit pas l’apanage des nantis.

G. G. : Les résultats au niveau européen seront publiés ?

Ch. S. : Bien sûr, ils feront l’objet d’une publication dans une revue internationale d’endocrinologie pédiatrique. Tout est programmé pour qu’un numéro spécial de notre revue internationale le JPEM (Journal of Pediatric Endocrinology & Metabolism) soit consacré aux conséquences endocriniennes de la pollution environnementale sur la santé de l’enfant.

G. G. : Merci professeur Sultan, on vous souhaite beaucoup d’affluence à Montpellier. Que la bataille de David contre Goliath voit la victoire de David.

Ch. S. : Écoutez, je reste optimiste, et plein d’espoir.

G. G. : Merci.

Ch. S. : Merci, au revoir.



Animateur(s) :
Gilles Gouget
 
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