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dimanche 15 décembre 2002, par
Elle épingle les serveurs vocaux, les automates, les toilettes réservées à la clientèle, la prohibition... La voix au mille sourires de Jeanne Cherhal était au micro de Cyril Hugo lors de son passage à Montpellier, sur la scène du Théâtre Jean Vilard.
C.H. : Jeanne Cherhal bonjour, bienvenue sur Divergence. Les auditeurs te connaissent dj au travers de ce premier disque live, et aussi d’une dmo qu’on avait dans nos tiroirs (eh oui !). C’est pas trs commun de faire un premier disque live, c’est une prise de risque de ta part, a correspond un choix prcis ?
J.C. : Ouais, en fait, moi pour l’instant je connais que la scne, tu vois. J’ai jamais travaill en studio, avec des musiciens. Enfin, l, en gros, a fait peu prs deux ans, deux ans et demi que je tourne, un peu... non stop, quoi. Et a me paraissait vachement important... l, le disque, je l’ai enregistr en dcembre de l’anne dernire, y’a presque un an dj, et a me paraissait super important que ce soit un live, parce que c’est ce que je connais du mtier, quoi. Et je trouvais a cool qu’il y ait des gens prsents, en plus c’est des nantais, moi je suis de Nantes, et a a t enregistr Nantes. En fait, on a fait dix prises de concert, et on en a gard une, dans son intgralit quasiment... alors qu’au dbut, on pensait en fait prendre les meilleures versions de chaque morceaux, quoi, comme a se pratique assez couramment sur les live. L c’tait une salle de rock, c’est une salle qui s’appelle l’Olympic Nantes. Les gens taient debout, en plus c’tait une soire un peu particulire, parce que c’tait enregistr un soir o... Parce que le concert, c’tait les rockers ont du cur, et les gens venaient avec un jouet pour payer leur entre, et du coup... Enfin tu vois, c’tait un truc... une institution sur Nantes, c’est... a fdre les foules, quoi !
C.H. : C’tait pour les restos du cur.
J.C. : Voil. Et dj, j’trouvais... symboliquement, a me plaisait, quoi, qu’on garde cette date l qui tait un peu... enfin, j’trouve qu’c’est important, tu vois, de... de mettre un peu ce qu’on fait au service de gens comme a, qui ont... plus besoin que nous... et bon. D’une part c’tait des nantais, et en plus c’tait des gens qui connaissaient un peu les chansons, qui connaissaient dj et donc... c’est vrai que c’tait pas mal !
C.H. : a fait donc un an, un an et demi que tu tournes, tu fais beaucoup de concert. Donc ce live, c’tait vraiment un projet.
J.C. : C’tait un projet, et puis surtout... Quand j’ai rencontr les gens avec qui je travaille maintenant, les gens de ma maison de disque, on a commenc parler de faire un album, et puis moi je me sentais pas prte, quoi. Je me sentais... enfin, je sentais que j’tais au dbut de quelque chose, que je ttonnais un peu, et puis j’voyais pas du tout comment illustrer musicalement mes chansons. Parce que c’est vrai qu’en piano-voix, c’est hyper dpouill, quoi, aprs tu peux habiller a n’importe comment, a peut tre plus rock-guinguette la Ttes Raides, a peut tre un peu plus electro, a peut tre un peu world jazz, enfin, y’a plein plein de manires d’habiller un piano-voix. Et moi j’avais pas... et l je pense que j’ai pas encore trouv mon identit, quoi, a va v’nir p’tit p’tit. L, j’ai une ide un peu plus prcise de ce que je veux faire, mais c’est vrai qu’au moment de l’enregistrement, j’aurais pas t prte, quoi. Si on avait fait a y’a un an, je serais rentr en studio la peur au ventre, et tout, j’aurais fait n’importe quoi, donc je prfrais faire ce que je connaissais, quoi.
C.H. : Tu parles d’identit. Souvent la presse aime bien trouver de nouvelles choses dans la chanson... On imagine que c’est quelque chose qui te fait plaisir, mais en mme temps, comme tu le disais, t’as pas encore trouv rellement ton identit.
J.C. : Non, et c’est vrai que, enfin, je vois des gens de ma gnration, les gens qui m’entourent, des collgues, quoi, comme Delherm, par exemple. Ben lui, il a vraiment une identit d’criture qui est dj trs marque, mme sur un premier album, c’est trs cohrent, quoi. Toutes ses chansons sont un peu... enfin on reconnat que c’est du Delherm, quoi. Moi j’ai pas encore ce truc l, j’ai pas encore ce... c’t’espce de...
C.H. : Tu penses ?
J.C. : Ah ! Ouais, j’en suis sre, ouais. Enfin, c’est... En mme temps c’est assez passionnant, parce que je me cherche, quoi, je teste des manires d’crire, des thmes abords... Pour l’instant c’est vrai que c’est un peu fouillis, ce que je fais, mais... Mais bon, c’est vachement intressant d’aller dans plusieurs directions, . J’ai pas envie de fermer des portes pour l’instant, quoi.
C.H. : Donc ce premier disque c’est un live qui a t enregistr dans son intgralit, dit pas Tt ou Tard. Comment s’est pass la rencontre avec eux... les Ttes Raides, tout a, c’est la famille ?
J.C. : Ouais, c’est une belle famille, c’est des belles rfrences. J’ai rencontr le directeur artistique de Tt ou Tard, Vincent Frerbeau au Printemps de Bourges 2001, en fait je faisais partie de... Y’a des dcouvertes Bourges, et euh... donc je faisais parties des dcouvertes du Printemps de Bourges, et puis on s’est crois un peu de manire compltement informelle, moi je savais mme pas qui c’tait quand j’l’ai... (rire) quand j’l’ai rencontr, quoi. Puis on a... vaguement voqu l’ide de se revoir, de travailler ensemble, enfin de... commencer quelque chose ensemble. On s’est revus quelques mois plus tard, et puis il a commenc me dire qu’ventuellement on pourrait bosser... que a l’intressait de bosser avec moi. Et puis j’te disais... moi je me sentais pas prte du tout, quoi, et ... Mais en mme temps je me faisais une grande ide d’une maison de disque. Je me disais je vais avoir plein de contraintes, on va m’imposer des trucs, et... et avec Tt ou Tard a s’est pas pass du tout comme a. Dj, le fait de faire un live, a vend pas, sur un premier album... Enfin moi, c’est vrai que je m’en foutais de a, moi j’avais envie de faire un live, et c’tait comme a. Mais bon, c’est pas jou en radio, y’a plein de trucs qui font que c’est un peu bancal, pour un premier disque. Mais j’y tenais tellement, que Frerbeau il a dit bon, on tente l’aventure et c’est comme a, quoi.
C.H. : Pour parler des chansons, que l’on diffuse Montpellier, rassures-toi. Dans tes sujets, tu abordes la famille, beaucoup, au travers de chansons assez saignantes. C’est quelque chose d’autobiographique ?
J.C. : Heureusement non, pas toujours, parce que c’est vrai que c’est un peu.... C’est abord de manire assez pessimiste ; je suis en train de m’en rendre compte d’ailleurs, en ce moment, l. Parce que la plupart du temps, les textes... y sont... sinon pessimistes, au moins un peu, j’sais pas, fatalistes... et, eh, eh ! C’est vrai que les relations familiales... bon ben, les relations humaines en gnral, c’est quelque chose qui me travaille, quoi, qui me donne envie d’crire, qui me donne envie d’observer les gens... Et heureusement, tout ce que j’cris, c’est pas autobiographique, enfin, y’a srement chaque fois une petite part d’autobiographie, mais a peut tre quelque chose que j’ai vcu... en tant que tierce personne qui observe, quoi, c’est pas... Sinon, j’aurais une vie un peu... dissolue (rigole).
C.H. : Sujets autours de la famille, et... Une chanson qui s’appelle Donge, on peut prciser que c’est une ville de Bretagne...
J.C. : En fait c’est une petite commune prs de St Nazaire o sont entasss tous les dchets de l’Amoco Cadiz.
C.H. : Sympathique...
J.C. : Ouais... et donc ben, Donge, son identit, c’est a, quoi. C’est super glauque, et puis donc la chanson qui s’appelle Donge, je l’ai crite un soir o... c’tait au moment de l’Erika, c’tait en 99. On m’avait invit pour faire une soire de soutien un collectif anti mare noire, et en fait le truc a t annul faute de public ! Et j’ai trouv a super glauque, et j’ai crit la chanson l’aprs-midi mme en disant ca va tre cool, quoi, et en fait y’a eu personne... et.... Du coup j’ai gard la chanson, quoi.
| Maman comment a s’fait qu’la mer, elle est dev’nue toute noire ? | Maman quoi a sert qu’il a mit l’Pre Nol du commerce international ? |
| Ma p’tite c’est parc’qu’on l’a repeinte pour fter la Nol | Ma p’tite a sert faire rouler la voiture de ton pre |
| Maman, qui c’est qui l’a repeinte pour la Nol, la mer ? | Eh ben, papa, si j’tais toi j’machterais un vlo, c’est plus rigolo |
| Ma p’tite c’est l’Pre Nol du commerce international | a salit pas l’eau, et en plus de a, a ne nourrit pas les marchands d’peinture... l’hydrocarbure. |
(...) J’ai pas envie de lancer spcialement des messages politiques, c’est pas du tout mon but, quoi, c’est un peu anecdotique cette chanson l, mais en mme temps a me plat de parler un peu des choses qui me touchent, et... ma toute petite chelle, ou des choses plus universelles comme a, quoi. Aprs... non. J’ai pas envie de faire des programmes comme aux lections dans mes chansons !
C.H. : Tu cris des chansons aussi vite que a, en une aprs midi, un sujet, une occasion...
J.C. : En gnral, non, j’cris pas aussi vite, mais, bon, l c’est vrai qu’au niveau construction c’est pas un chef d’uvre ! C’est... une chansonnette, quoi ! Tu vois, quoi, c’est anecdotique. Mais j’ai pas vraiment de... pour l’instant j’ai pas de recette... je.... Y’a des chansons que je vais crire en deux jours et puis, d’autres qui vont prendre deux semaines, ou plus longtemps... j’ai pas trouv la petite formule magique, mais je pense qu’y en a pas.
C.H. : Ta premire chanson ?
J.C. : Alors c’est une chanson... J’avais 20 ans, a fait quatre ans, a s’appelait la mtempsycose... Mais je la chante plus en concert, c’est pas sur le disque non plus. Et c’est une chanson qui parle d’une fille qui a un amant mort, et qui le voit dans son chien, dans sa plante verte... Mais bon c’est pas glauque, c’est trait assez lgrement. Et c’est une chanson que j’avais crite, en fait, pour sduire quelqu’un que j’ai jamais revu, et bon, a a t mon p’tit dclic qui me... qui me fait aimer crire des chansons, quoi.
C.H. : On fait rfrence des gens comme Les Elles, ou Juliette, quand on parle de toi, j’imagine que a te fait plaisir...
J.C. : Ouais, Les Elles, j’aime beaucoup, ouais ; en particulier parce que je trouve qu’elles ont une faon de... enfin Pascaline en particulier, l’auteur compositrice de presque toutes les chansons, elle a une manire de chanter que je trouve trs... la fois trs torture et la fois trs enfantine, a m’parle vachement c’qu’elle fait. Mais aprs, elle a un talent... moi j’me sens p’tite, quand mme, ct d’elle. Et Juliette, je.... Je l’ai rencontre y’a pas trs longtemps, j’l’ai vue qu’une fois sur scne, y’a pas mal d’annes, et je... Enfin j’me sens pas tellement proche de ce qu’elle... de son univers parce que... Juliette elle est quand mme dans une gouaille trs... assez classique, assez raliste et... Moi j’ai pas l’impression d’tre dans cette veine l, mais en mme temps c’est normal qu’on ait envie de mettre des tiquettes, de se reprer, quoi... Une femme, au piano-voix, c’est... C’est vrai qu’on fait le rapprochement facilement, mais a me drange pas.
C.H. : Est-ce que tu pourrais aborder la chanson avec un parolier ?
J.C. : Oh ben ouais, j’espre ! Ah ouais, j’ai envie, ouais, d’avoir des collaborations comme a, artistiques. Pour l’instant a s’est jamais prsent, j’ai toujours fait ma petite cuisine dans mon coin, mais ouais, j’aimerais bien, ouais. Carrment.
C.H. : Le piano-voix, c’est assez dpouill, est-ce que c’est la possibilit pour toi de faire des reprises ?
J.C. : Oui. Ouais, a m’arrive.
C.H. : Par exemple ?
J.C. : Souvent c’est des chansons qui ne me vont pas forcment au dpart... j’aime bien des fois reprendre des... - ah ben l, on parlait de veine raliste, alors l, on est en plein dedans - une vieille chanson des annes trente qui s’appelle " prenez mes mandarines ". Des fois j’fais a en fin de concert quand y’a un rappel de plus et plus rien... et c’est une chanson un peu grivoise, a double sens, et c’est vraiment la fente de gueule de fin de soire. J’aime bien faire a, un moment je reprenais des chansons de Jean Yanne un petit peu. De temps en temps ! Parce que Jean Yanne, il est assez peu connu comme... chanteur finalement. Mais y’a des petits bijoux, quoi. Des chansons comme Camille, Pourquoi m’as tu mordu l’oreille ?, c’est terrible, quoi !... (elle le chantonne)
J’ai connu des tas de filles, des tas de garons aussi
Et quand j’ai connu Camille, ah quel trouble dans ma vie.
Camille n’est pas trs fille, n’est pas trs garon non plus
Comment expliquer Camille ceux qui ne l’ont jamais vue ?
...Et il s’avre la fin de la chanson, que Camille, c’est une espce de matire molle et flasque, indfinissable... Enfin, c’est super drle ! J’adore !
C.H. : a doit revenir dans tous les interviews, j’ai lu qu’auparavant tu faisais de la philosophie.
J.C. : (rire) Ouais, j’ai fait... j’tais tudiante pendant 4 ans la fac de Nantes. Et puis... C’est vrai que la philo, enfin, quand j’tais au lyce, c’tait vraiment... Enfin en terminale, c’tait la matire que je schais pas, c’tait vraiment le truc... a m’impressionnait qu’on puisse baser une matire scolaire sur des questions, je trouvais a gnial, quoi. Et en plus j’avais une super prof, a va souvent ensemble, au lyce... les matires qu’on aime et les profs... Elle tait super pdagogue et en mme temps elle tait un peu fofolle. J’aimais beaucoup, donc je me suis engag dans des tudes de philo, et j’ai commenc, en matrise, prparer un mmoire sur Max Jacob, un pote qui est mort en camp de concentration... un surraliste. Et en mme temps, j’ai commenc faire des petits concerts sur Nantes, faire quelques premires parties, et un soir, j’ai invit mon directeur de mmoire venir un concert... et il est pas venu. Donc je me suis dit c’est un signe.
C.H. : Max Jacob, on pourrait imaginer que tu le mettes en chanson ?
J.C. : Difficilement. Parce que dj, y’a quasiment... enfin. Moi ce que j’tudiais, c’tait le pome en prose chez Max Jacob. C’tait que de la prose, il n’y avait jamais de vers, et c’est hyper balze mettre en musique les textes parls, en prose, quoi. Mais c’est vachement bien, hein. En mme temps je sais pas si a parlerait aux gens maintenant, quoi. Parce que c’est souvent trs abstrait, la posie de Max Jacob, c’est trs... il fait des rfrences trs prcises son poque... il a quand mme t perscut. Mais en mme temps je ne sais pas si a parlerait aux gens. Tu sais, mme des chanteurs de varit de maintenant. Une chanson des Ritas par exemple, eh ben, Christine Ringer elle a une faon d’crire qui est super abstraite, mais elle a une voix qui est tellement sensuelle, qui me parle enfin... J’coute pas mal de trucs, mme si je suis assez bloque chanson. J’essaye de... dcouvrir un petit peu ce qui se fait dans les gens de ma gnration. En fait, y’a un mec de Montpellier dont j’suis fan, absolument, qui s’appelle David Lafore... c’est super bien, c’est jazzy, il a une voix ! Je craque !
C.H. : Nantes, t’as l’occasion de voir plein de concerts ?
J.C. : Ben depuis deux ans, pas trop. Parce qu’on est tout le temps sur la route, mais dj, rien que sur des festivals... Souvent t’as des doubles plateaux quand y’a des concerts, des festivals, je vois... Ben David Lafore, il a jou dans un festival Massy en rgion parisienne, c’tait Les Couleurs de Massy. Y’avait que des artistes qui avaient fait qu’un seul album. Donc l, c’est... on est tous de la mme gnration, je trouve que c’est super bien de se retrouver comme a, en... entre dbutants. En fait je suis assez curieuse de ce qui se fait autour de nous.
C.H. : Tu bouges beaucoup. Ici Montpellier on a un petit souci depuis quelque temps. Les salles sont en train de fermer... ce qui fait que celles qui restent, a permet de les redcouvrir autrement... c’est quelque chose que tu remarques, en France ?
J.C. : Ouais. Ce que j’ai pu observer surtout, c’est les fermetures massives des cafs-concerts. C’est vrai que des caf’con’ j’en ai fait un p’tit peu, et... C’est tellement bien, comme principe, de pouvoir jouer dans un caf... Des fois t’as des cafs qui ont des conditions d’coute de petits salles. Et sur Rennes, c’est la folie, quoi. a ferme une vitesse ! Ouais, ouais, c’est pnible !
C.H. : L’avenir de ta musique ?
J.C. : Ben en fait, l, je suis entrain de travailler sur un autre album, donc je suis en tain d’crire. Et puis je prends contact avec des gens, et... j’aimerais bien bosser avec un arrangeur... Dj, j’aimerais bien bosser avec un seul arrangeur, je pense. Enfin, je sais pas trop comment a se fait dans le mtier, mais... J’aimerais bien qu’il y ait une cohrence, au niveau du son, quoi. Et j’ai envie de m’orienter vers quelque chose d’un petit peu... pas vraiment rock, mais je sais pas... mettre un peu d’lectro dans mes chansons, des choses comme a. Tu vois, quand je suis en train de bosser mes nouvelles chansons, j’entends des trucs. Mais comme j’ai pas de formation... acadmique,(je sais pas lire et crire, quoi), faut que je rencontre un arrangeur qui soit trs pdagogue.
C.H. : Merci pour ta disponibilit, et bon concert !
J.C. : Merci, c’est normal.
Un entretien propos par Cyril Hugo










