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Gnawa Diffusion

Amazigh Kateb, chanteur du groupe.


mardi 19 juin 2001, par Gilles Gouget, Manuel Plaza

"Fils du poète Yacine Kateb, Amazigh Kateb est le chanteur et la tête pensante des algéro-grenoblois de Gnawa Diffusion. Tête pensante n’est pas un vain mot : loin de l’exercice promotionnel un peu routinier que sont trop souvent les interviews de musiciens, il arrive que l’on tombe sans trop s’y attendre sur un type passionnant, et c’est ce qui s’est produit le samedi 18 mai à la salle victoire 2." Ainsi s’exprime Manu Plaza qui nous livre cette interview, une rencontre qui donne du sens au son !

M. P. : On va commencer par un petit historique du groupe. Vous venez de grenoble, votre dernier album, c’est Babel Oued Kingston, sorti en 99, et pour le reste de l’histoire ?...

A. K. : Pour le reste de l’histoire, c’est un peu long... On existe depuis 92 en fait, on est en 2001... donc a fait peu prs 9 ans, bientt 10 ans qu’on est ensemble. On a fait deux albums, un troisime en prparation, et on a fait pas mal de concerts, en Europe... On est all en Suisse, en Espagne, en Italie, en Hollande, en France, en Angleterre, en Norvge, au Soudan, en Irak, en ritre, au Maroc, en Tunisie... en Jordanie aussi... et en Syrie aussi ! Voil.

M. P. : L’Algrie, me disait le bassiste, vous y tiez y’a pas trs longtemps. J’imagine que a te tiens particulirement coeur quand tu vas jouer dans ce pays.

A. K. : Disons que c’tait... la deuxime fois qu’on allait y jouer. L, c’tait pour une tourne assez consquente... 6 dates, ce qui n’est pas vident organiser, mme 5... mme une date, c’est des fois pas facile organiser. On a fait le forcing, et on est arriv faire 6 dates travers le territoire. On a fait Alger, Anaba et Constantine... C’est vrai qu’il y avait un de ces concerts la qui tait... qui tait... un des plus beaux concerts de ma vie, un des plus beaux moments de ma vie, et c’est bien dur de revenir en France, de se refaire au public local.

M. P. : Quelle est la diffrence entre les deux publics ?

A. K. : Une grosse diffrence dans la comprhension des textes. C’est vrai que quand je chante mes textes Alger, j’ai comme une sorte de besoin de... d’attitude thtrale, parce que dj... ils les connaissent par coeur, ils comprennent bien ce que je dis... ils sont fond, quoi. C’est assez particulier en fait, on a tout film, on a tout enregistr, et j’espre qu’un jour, on arrivera diffuser ces images la quelque part, comme a vous verrez le public algrien, comment il est... mais il est bien enrag en tout cas !

M. P. : C’est vrai qu’ici, en France, les gens ragissent principalement la musique... Les paroles, ils les comprennent pas toujours, ce qui est un comble pour un groupe aussi engag que vous.

A. K. : Dj, on est pas un groupe engag. Je pense que le combat de tous les artistes, c’est de se faire comprendre, et puis effectivement, un artiste, une fois qu’il considre qu’il a t comprit... quoi a sert qu’il continue travailler ? Je pense qu’au contraire, le fait de pas tre compris, a pousse travailler encore plus, et essayer d’ajuster le langage. Moi, y s’trouve que... effectivement, quand t’as un groupe multi-ethnique... enfin... quand il y a plusieurs tendances ou plusieurs nationalits ou... plusieurs influences, il y a diffrents messages. On peut pas dire que les messages soient pas compris, puisque quand ils s’adressent aux franais, les franais les comprennent et pas forcment les algriens, et c’est la mme chose quand ils s’adressent aux algriens. a montre bien ce qu’il se passe entre ces deux pays, entre ces deux peuples, a montre bien que finalement le combat est le mme, mais dans une incomprhension totale. Donc voil, on est (nous et d’autres artistes) tous l pour crer le trait d’union, j’pense qu’on est tous un p’tit bout du trait d’union qui peut exister, justement, si on laisse les arts s’exprimer. En Algrie, les arts ne s’expriment pas assez, et ici j’ai l’impression qu’ils s’expriment un peu trop, en tout cas un peu trop dans tous les sens, veau l’eau... Du coup c’est c’qui cre l’espce de molesse qui peut exister dans les cercles de gens qui sortent souvent. C’est dire qu’il y a une espce de routine de la sortie du samedi soir. Toute les semaines, les gens sortent... et y’a plus la fraicheur de la dcouverte, y’a plus... Voil, on est entre deux extrmes et... va falloir jongler avec, quoi.

M. P. : Ton pre tait un pote trs reconnu, est-ce que c’est lui qui t’a donn le got de l’criture ?.

A. K. : En tout cas il y a contribu, puisque j’ai grandi dans son thtre... J’ai pas vraiment grandi dans son criture, puisqu’il ne m’a jamais trop barb avec a : il ne m’a mme jamais demand de lire des trucs lui, il m’a laiss venir a seul. Mais par contre, j’ai grandi au contact du verbe, savoir avec une troupe de thtre d’une trentaine d’lments, c’est dire qu’ils taient un peu tous comme mes tontons... Donc effectivement, j’ai grandi proximit de la scne, et du verbe, et c’est vrai que a m’a bien... dcontract : la scne c’est pas un endroit qui me fait peur, le premire fois je devais avoir 4 ans, j’tais mont pour chanter l’Internationale avec un drapeau vietnamien. Donc oui, je pense qu’il l’a un peu seme dans mon coeur, la graine... l’envie de faire de la scne.

M. P. : Tu dis que Gnawa n’est pas un groupe engag, par ailleurs vous prenez quand mme la peine de traduire vos textes dans les pochettes, pour les non arabophones qui sont nombreux ici... C’est important pour vous de prendre la parole pour ceux qui ne l’ont pas, comme il est crit justement, dans le livret ?

A. K. : Ben c’est clair, il y a tellement de gens... enfin on sait tous de toute manire... Avant d’avoir eu un micro et une scne disposition, j’tais comme le commun des mortels, j’avais plein de choses en moi que je ne pouvais pas dire ou qui n’taient pas entendues par un grand nombre de gens... C’tait un peu dans des trucs restreints, tu vois... dans des soires, on refait l’monde, et puis... Et c’est vrai que quand t’as une plateforme d’expression comme la scne, comme la radio, comme les disques, la tl, tout a... c’est un peu con, si t’as des choses dire, si t’as des messages de tes potes, de pas les passer. C’est tout simplement a. L’artiste a la chance d’xercer l’expression... en fait son mtier, c’est l’expression, donc faut pas qu’il s’en prive. Je trouve dommage que les artistes ne prennent pas plus souvent position, et d’ailleurs je me demande si on ne les choisit pas pour a, justement. On a l’impression qu’on choisi les artistes en fonction de leur non-positionnement, tout comme les sportifs. J’imagine que les sportifs de renomme mondiale, comme les Zidane, ou n’importe qui (Maradonna... les gens super connus)... s’il s se mettaient avoir des positions politiques, ils feraient peur aux gouvernements, a les ferait vraiment flipper, eux. Je pense que a les arrange que les footballers se vendent pour des millions et ferment leur gueule... (tu vois, huit heures d’entranement par jour) et ne dranent pas autre chose que des passions d’ordre sportif, tu vois. Je pense que y’a plein de gens qui sont mme de porter un message et qui ne le font pas, et puis y’a plein de gens qui ont un message et qui remplissent la tte des jeunes gens avec des btises, des conneries. Il ne faut pas laisser ces gens la accaparer l’auditoire, la discussion, parce que aprs... faut pas s’tonner qu’on soit compltement abtis.

M. P. : Pour revenir la musique, on assiste depuis quelques annes un regain de popularit de la musique dite "orientale", est-ce que vous vous reconnaissez dans cette mouvance "orientalisante" ?

A. K. : "Orientalisante" non, je suis pas trop d’accord, parce que moi, je viens du maghreb (tu sais, ’maghreb’, en arabe, a veut dire ’occident’ !). Mais c’est vrai qu’il y a une tendance comme tu dis, ’orientalisante’ ou tourne vers ce qui peut tre... arabo-maghrebo-orientalo-exotico-consommable... Je ne me reconnais pas dans une mouvance commerciale de rayon de magasin ’exotique’. Je suis pas... j’me sens pas trop Banga en fait, j’me sens bien ’algrien’ au sein d’un groupe franco-algrien, tout simplement, et je pense que les franais de mon groupe se sentent bien franais dans un groupe franco-algrien aussi. On fait partie d’une mouvance musicale qui est beaucoup plus large que a, on fait partie simplement du monde musical actuel. Lofofora fait partie de ma tribu autant que Zebda, que... Tu vois, c’est pas parce qu’on fait pas la mme musique... Toute musique est une sorte de thermomtre du temps, de l’poque dans laquelle elle est labore, compose tu vois, et j’pense que chacun donne la tempratre sa manire, a veut dire que la seule diffrence entre la musique et le thermomtre, c’est que c’est pas toujours du mercure qu’il y a dedans, il peut y avoir d’autres choses, c’est tout. Sinon, chacun rend sa faon ce que l’poque lui renvoie dans la face, et c’est vrai qu’il y a un gros besoin des musiciens maghrbins, africains, non occidentaux, qui arrivent cette poque-la parce qu’il y a la world music, parce qu’il y a un courant comme a... Je sais pas si c’est trs bon pour nous, on verra ce que a donnera plus tard. J’pense que c’est un besoin de partager une musique, des musiques, qui sont souvent des musiques d’initis. savoir, par exemple, le Chaabi ou le Gnawi, c’est des musiques, si tu comprends pas les paroles, si tu connais pas un minimum les symboliques et le sens de la symbolique des mots, tu peux passer ct, alors qu’il suffit qu’j’te mette une batterie avec du Gnawi pour que tu reconnaisses un lment de ta culture, de ce que tu as dj connu, et de toute manire le point fort de tous les arts, c’est quand on s’y reconnait, ou quand on est compltement tonn aussi, l’tonnement a marche aussi bien. Mais quand les gens se reconnaissent dans quelque chose, c’est beaucoup plus que l’tonnement, parce que l, il y a quelque chose qui te suit, y’a une force qui est avec toi, c’est exactement ce qui s’est pass en Algrie. Tu sentais que le groupe, c’tait le public en fait.

M. P. : On peut aussi parfois se reconnatre dans une culture qui est pas forcment la sienne au dpart. C’est vrai qu’il y a aussi un mini phnomne de mode autour de la musique Gnawi justement (le Festival d’Essaouira y est peut-tre pour quelque chose), et il y a aussi pas mal d’artistes, europens ou pas, qui intgrent des lments de musique Gnawi dans la leur (Rachid Taha, Tanger). Comment tu vois a, toi qui connas cette culture depuis longtemps ?

A. K. : Ben moi j’trouve que c’est trs bien. En tout cas, j’prfre 10.000 fois que les gens penchent vers la musique Gnawa, qui pour moi est une musique-anctre de toutes les musiques noires actuelles. Bon, aprs, c’est long d’expliquer comment, mais je pense que c’est la racine. Je prfre que les musiciens s’intressent ce genre de musique plutt qu’ils se fassent dnaturer le cerveau par des sonorits amricaines hyper-sucres, hyper-soignes, avec des sons boosts... Moi, je sais que dans le monde de la musique actuelle, quand tu te retrouves avec des techno-men et une guitare sche et que t’en joues, souvent t’as du mal les pntrer ces mecs, parce qu’il sont habitus des sons boosts, et il faut rapprendre aux gens tre sensibles des cordes de guitare, juste un petit son, parce que la musique, finallement, c’est juste un p’tit son. Aprs... la sonorisation, l’amplification, c’est autre chose. J’ai l’impression que la technologie, elle a fait que les gens sont beaucoup plus sensibles l’amplification de la musique qu’ la musique elle-mme, et c’est un peu dommage. Le retour la musique acoustique, a va de toute manire amener les instruments lectriques mettre de l’eau dans leur timbre, parce que quand tu mets une grosse batterie devant un p’tit guembri, c’est : ou tu mets l’guembri fond, mais tu perds le son du guembri, ou alors la batterie, tu essaies de la doser moins fort pour quelle cohabite avec un instrument qui est quand mme moins puissant. C’est trs bien que les gens penchent vers cette musique, d’autant plus qu’il y a une richesse rythmique, une richesse vocale, c’est trs simple et trs riche la fois... C’est une trs bonne musique pour aimer la musique.

M. P. : Tu parlais des techno-men, et c’est vrai que dans la musique Gnawa, y’a cette espce de transe que l’on retrouve aussi dans la musique lectronique. C’est un peu un truc universel, non ?

A. K. : La transe c’est un truc universel, c’est comme l’hystrie, la colre, la joie, tout a c’est un machin que tu peux retrouver dans toutes les civilisations sous des formes plus ou moins diffrentes. C’est vrai que la colre d’un sudois n’a rien voir avec la colre d’un algrien, tu vois, donc dj c’est pas pareil... Mais je pense que la grosse diffrence entre les musiques lectroniques et les musiques humaines (enfin humaines... celles quisont joues par des musiciens), c’est que la transe elle est communique par des musiciens l’auditeur directement, et aussi que dans la transe Gnawa, le maalem qui joue le guembri, il suit la transe de celui qui transe, il ne le laisse pas juste transer sur un truc fig, avec un tempo fig et un motif fig. Il le fait avancer dans sa transe, il l’emmne quelque part, et ce que je reproche un peu la techno, en tout cas ce que j’en ai entendu et ce que j’en vois, c’est que a te met en transe mais a ne t’emmne nulle part. C’est dire que tu restes en transe, a te surexcite, c’est bien (tu prends des trucs ou t’en prends pas), mais en tout cas, c’est pas dirig, c’est pas une transe dirige, c’est pas quelque chose qui est vraiment thrapeutique, au sens Gnawi du terme. Dans le Gnawi, on te suit jusqu’ la fin. la fin on te lave, on te met du parfum et tu ressembles un bb, t’es tout rose, tu vois. C’est pas du tout la mme chose, a n’a rien voir.

M. P. : Y’a l’histoire des couleurs aussi...

A. K. : Ouais, y’a des histoires de couleurs, des histoires de formes aussi, symboliques. En fait les soires... les Lilas Gnawa sont conues dans une sorte de synesthsie totale, savoir que t’as tous tes sens qui sont sollicits. T’as une couleur pour les yeux, t’as une odeur pour le nez, t’as un son pour les oreilles, t’as un got pour la bouche, il y a vraiment tout qui est l pour accompagner ta transe, plus le maalem qui est l, qui suit avec le tempo, avec les diffrentes cellules du guembri. Il te dvelloppes en fait, il te couche... tu vois, t’es debout, aprs il te fais danser, aprs il te fais tomber, il te mets genou, ensuite il te couches, ensuite il te finis en fait ! Il te gurit vraiment, il t’emmnes jusqu’au bout de tes trucs. C’est effectivement un truc qu’on peut assimiler la techno, sauf que moi, le seul point commun rel que je vois entre la techno et les musiques de transe traditionnelles, c’est le phnomne de la rptition, ce qu’on appelle l’obstinato en musique classique... une certaine lancinance, en fait, dans le rythme. Mais quand j’coute de la techno, c’est loin de me rappeler mes racines comme quand j’entends... mme pas de la musique Gnawa, il y a d’autres musiques qui peuvent me rapeller des choses qui sont mme pas dans ma culture, mais comme c’est ancestral, c’est un truc commun. Tu vois, j’entend des percussion Yoruba de Cuba, c’est un truc africain qui a emmigr, qui est all loin, ben putain j’ai l’impression qu’il y a quelque chose en moi qui est un peu Yoruba. Quand j’entend la techno j’ai pas cette impression l. a peut groover aussi la techno, j’ai rien contre, hein, mais j’peux pas mettre a sur le mme plan, non, a a rien voir.

M. P. : La chanson "Fermez les stores", qui dnonce la situation en Algrie, a t crite en 99, entre temps, il y a eu l’ide de concorde nationale lance par Bouteflika ; est-ce que selon toi les choses ont changes, et dans quel sens ?

A. K. : Dj, les choses n’ont pas chang dans le fond. Elles ont chang un peu dans la forme... Je sais que l’Algrie est actuellement en... en surplus, c’est dire que les caisses sont plus que pleines, mais c’est toujours la mme misre dans la vie, y’a toujours autant de chmage, toujours autant de problmes de logement. Y’a une prcarit, une inscurit en dehors des villes, et un systme un peu oligarchique comme il existait en Amrique Latine l’poque ou le Che se battait encore dans la montagne...

M. P. : ...et y’a pas de Che en Algrie ?...

A. K. : Non, y’a pas de Che... Y’a ce qu’on appelle des terroristes, mais on sait pas vraiment si c’est vraiment des terroristes ou si c’est voulu, parce que finalement le terrorisme profite certain... C’est clanique en fait, c’est pas un pouvoir central, l’Algrie, c’est un pouvoir dispach entre sept clans, peu prs, sept, huit... Et la diffrence avec beaucoup de dictatures, c’est que comme le pouvoir n’est pas centralis, dans les clivages qu’il peut y avoir entre chaque pouvoir t’as un espace de libert chaque fois, entre les deux... Mais c’est un hasard, cet espace de libert, c’est finalement une dfaillance du pouvoir, une dfaillance des clans. C’est un peu a qui fait que le peuple algrien respire encotre et arrive encore vivre, lutter, se battre, faire des choses. Pour preuve la tourne qu’on a fait l-bas. Les gens ont envie de nouvelles choses, de reconstruire un pays qui leur resesmble. Le gros problme de l’Algrie c’est a, le dernier discours de Bouteflika qui a t prononc aprs qu’on ai tir sur la foule Bjaia et a Tisi, ben c’tait un discours en arabe classique, que plus des trois quart des algriens n’ont pas compris. Donc on voit bien que a ne change pas, dans le fond, finalement, on ne s’adresse pas au peuple, ce discours s’adressait aux gens qui avaient je sais pas combien d’annes d’arabe classique derrire eux. Tout est comme a, tout est cens tre pour nous sans vraiement tre pour nous, c’est mme pas dans notre langue, c’est pas nous, ce pays ne nous ressemble pas, ne nous appartient pas, cette langue qu’on essaye de nous imposer, a part d’un truc absurde parce que l’Algrie, si elle est arabe, y’a pas besoin de l’arabiser, et si elle est pas arabe pourquoi on l’arabise ? Dans les deux cas, c’est purement politique, c’est purement pour... avec l’OPEP qui se fait des brouzoufs avec les amerlocs... Voil, on est dans une pure logique gazire, ptrolire, une logique de sous-sol. Je crois que le gros problme de l’Algrie c’est que dans la plupart des dictatures, la plupart des pays o on exploite vraiment les gens, le peuple, ben justement, les pouvoirs en place sont l parce qu’ils pompent le peuple, parce qu’ils le dilapide de son travail et non pas d’un sous-sol. Alors qu’en Algrie, le gouvernement en placeben il a mme pas besoin du peuple aprce que le sous-sol est riche, donc ce qui leur importe c’est en-dessous, c’est pas au-dessus. Au dessus, a peut-tre feu et sang, ils s’en foutent. Peut-tre que le jour o il n’y aura plus ces nappes de gaz et de ptrole, ils se remettront exploiter le peuple et peut-tre qu’ils le respecteront un peu mieux. C’est un peu dur dire pour quelqu’un comme moi, je suis un peu coco dans mon coeur, mais je fais ce constat la. C’est a le systme algrien, t’arrives des extrmes assez hallucinants. Si tu veux vivre, il faut que tu te fasses exploiter, sinon tu serts rien et tu peux mourir n’importe comment, n’importe quand...on peut tirer sur des gamins dans la foule...

M. P. : Donc c’est quand mme un systme qui a ses limites... selon toi, quand est-ce qu’il va les trouver ?

A. K. : Ben coutes, j’pense qu’il y a des choses qui bougent petit petit. Y’a des raz-le-bol qui clatent par ci par l, mais je crois qu’il va y avoir un moment o il y aura un consensus entre les forces politiques, les forces populaires, les rassemblements associatifs, et o a va aller de l’avant, un moment o mme l’arme... Parce qu’elle n’est pas entirement faite de crapules, dans l’arme y’a aussi des gens qui en ont marre des magouilles de l’arme et qui essaient de faire quelque chose, mais le problme c’est que c’est maffieu souhait et que... C’est vrai que dans cette arme la, pour bouger...c’est pas facile, quoi...

M. P. : Y’en a mme qui crivent des livres...

A. K. : ...y’en a qui crivent des livres, y’en a qui se sauvent, y’en a qui montent des sites internet, y’a un site d’officiers algriens, mais c’est un clan de l’arme... Alors ils font des rvlations, mais on ne sait jamais si c’est des rvlations compltement fiables partir du moment o ils attaquent un autre clan. Tu ne peux prendre de leurs rvlations que ce qui ne concerne pas le clan adverse. Or, quand tu es franais ou compltement tranger ces histoires en tant algrien, tu peux prendre des choses pour vraies alors que... Ce qui est clair, c’est qu’on entretien le flou, et y’a un moment o y’aura plus d’archives... C’est une image, c’est dire qu’on met tellement d’nergie bruler les archives qu’un jour on les brulera... et on tournera une page. Moi j’en suis persuad, le peuple algrien est prt faire une rvolution, c’est maintenant que a se passe chez nous...

M. P. : Une autre partie de l’histoire qui ressurgit en ce moment en France, c’est la polmique sur la torture insitutionalise pendant la guerre d’indpendance, j’imagine que t’as une opinion l-dessus.

A. K. : J’ai plus qu’une opinion l-dessus, je suis mme trs content qu’il ai fait a, parce que c’est une vieille hypocrisie, les autorits franaises savent depuis la guerre, mme aprs, il y a eu des bouquins, y’a eu des scandales. Rgulirement, les anciens porteurs de valises, donc les franais qui ont travaill avec le FLN pendant la guerre d’Algrie, rgulirement ils ont faits des rvlations dans ce sens (souvent le 8 mai, d’ailleurs). Y’a eu un certain nombre d’actions pour dire ce qu’il s’tait pass, y’a encore des gens qui ont des squelles de ces tortures, les enfants de ces torturs en France et en Algrie... L’histoire on la connat, et ce que j’ai trouv bien dans les rvlations d’Aussarres, c’est pas ce qu’il a dit, parce que c’est un tortionnaire fier de l’tre... il a fait a toute sa vie, je vois pas pourquoi il reviendrait sur ses actes, ils les assume la limite, c’est un monstre et il s’assume comme monstre et voil. Mais ce que je trouve super bien dan ces rvlations, c’est que a a montr l’hypocrisie des dirigeants franais, de gauche et de droite. Ils se sont insurgs en disant "c’est inadmissible", "il faut lui enlever la lgion d’honneur", faut faire ci, faut faire a... J’suis dsol, quand on a un Milosevich, on se tourne tout de suite vers Lahaye, on dit "ah tiens ! y’a un tribunal international, a serait bien qu’on les envoie l-bas", mais quand il s’agit des tortionnaires franais de la guerre d’Algrie, on parle jamais de a. Mme quand il s’agit des tortionnaires algriens actuels, les gnraux algriens, personne n’a jamais parl de les traduire devant un tribunal pnal international. Pourtant c’est bien des tortionnaires ces mecs la, c’est bien des tueurs, des gens qui ont mis feu et sang ce pays. Je pense qu’il y a deux poids deux mesures dans la politique, et je pense que la France est loin de l’impartialit totale... faut arrter de prendre les gens pour des... a va, quoi, on est pas des enfants... Si y’avait pas eu d’histoires, si y’avait pas eu de presse, de canard Enchan...

M. P. : Un peu plus de lgret... Le clip de "Ombrelle" tourne pas mal ces temps ci la tl. Ce qui est tonnant, c’est que c’est un titre qui figure sur votre prcdent album.

A. K. : Apparemment, je crois que... on nous a sign un peu pour ce titre, le mec y croyait qu’ils allaient faire un tube avec a, et j’ai l’impression qu’ils se sont un petit peu plants... tant mieux d’ailleurs (rire).

M. P. : J’ai vu votre dernier album sur diffrents tales des souks de la place djemal... Marakech, la pochette tait visiblement mal photocopie... Gnawa Diffusion... Pirate Diffusion... a vous drange, ou c’est plutt un moyen de toucher un plus large public ?

A. K. : a nous drange pas partir de moment o c’est fait dans... quand c’est fait dans l’illgalit la plus totale, a fait plaisir. Quand l’tat est mouill dans le piratage, alors l a m’fait chier. Mais tant que c’est le petit peuple qui se nourrit de a... c’est fait pour a en fait. Parce que, eux, ils nous piratent peut-tre mais ils nous diffusent. En nous diffusant ils nous crent un public, ils crent une masse, qui nous protge diffrents moment, qui nous fait vivre d’autres moments. Je dis qui nous protge, parce qu’en Algrie, notre public, peut-tre que c’est lui qui a fait qu’il ne nous est rien arriv cette fois-ci, parce qu’on aurait pu avoir plein d’embrouilles, de par les textes, y’a plein de passages o je suis anti-constitutionnel, o mme j’ai pas le droit de dire ce que je suis en train de dire... genre ’apologie du hasch’..., et en Algrie on rigole pas avec a. Ils nous ont pas fait d’ennui cause du public, et cause des vnements aussi, y’avait trop d’huile sur le feu. Tu parlais de groupe engag, moi je pense pas que c’est le bon mot, parce qu’en Algrie, on est engag, mais ici on est pas engag. L’engagement, c’est go-spatial, c’est une histoire d’espace, a dpend o tu es, o tu te trouves. Qaund on joue au soudan, on est engags, quand on joue en Eritre, en Irak, on est engags, mais quand on joue en France on est pas engags, et on le sent trs bien d’ailleurs, parce que quand on revient de ces pays la, quand tu montes sur scne dans ces pays la, t’as une telle pression, mon pote ! t’as peur de te prendre une balle, un caillou, un coup de couteau, je sais pas quoi... C’est pas encadr, et quand t’arrives en France pour ta premire date aprs a, putain, t’es mou du cul, mon pote, grave !! Y’a aucune pression. C’est clair que le public c’est super important pour nous, le public et la presse, parce que la presse, quand elle couvre un groupe comme Gnawa Diffusion, en tout cas l’chelle internationale, a fait beaucoup plus rflchir les dirigeants algriens en termes d’intervention ou pas... ils vont pas jouer avec l’opinion internationale. la limite, si t’es connu juste dans le pays et que tu fais chier, ben hop ! on t’emmerdes un peu sans que personne le sache et...

M. P. : Vous avez dj subit des pressions du gouvernement algrien ?

A. K. : Des pressions indirectes, tu sais, les dirigeants de chez nous ils sont trs malins, ils savent trs bien qui va courber l’chine et qui ne va pas courber l’chine. Par exemple ont est arrivs aprs les vnements de Kabylie, le gouvernement a fait du conjoncturel. La fois d’avant, on avait mme pas pu passer une annonce sur la tlvision algrienne pour annoncer les concerts... cette fois ci ils sont venu filmer, ils ont pass trois minutes. C’est pour te dire comme quoi a peut tre deux poids deux mesures, c’est... C’est la politique de mon pays en fait, moi j’arrive bien dchiffrer les trucs, mais il faut tre dans le contexte quand mme.

M. P. : Le fait que vous soyez un groupe franco-algrien, a vous procure un statut particulier, par rapport a ?

A. K. : Ben coutes, euh... je sais pas trop si a procure un statut particulier, mais en tout cas a fait une musique qui est assez propre ce groupe. Le son de ce groupe est justement d au fait qu’il y a deux nationalits. Maintenant, les proccupations aussi a relve de a, avec mes gars, parce que c’taient des gens compltement extrieurs la cause algrienne... aux histoires des arabes en gros... Et maintenant ils sont en plein dedans, et ils prennent des risques avec moi, tu vois, a fait plaisir, c’est... a veut dire que c’est plus que de jouer dans un groupe pour faire des cachets et... En plus a fait bientt dix ans. Moi a me fait plaisir en plus d’avoir fait ces concerts en Algrie, parce que je pense qu’ils ont bien capt l’importance de Gnawa Diffusion... Mme moi je pensais pas que c’tait aussi important, parce qu’en fait quand on rentre dans un concert de Gnawa Diffusion, Alger, t’as tout le rpertoire avant le groupe, les gars ils chantent tout le rpertoire, mais par coeur, (...) de A Z. Ils sont fous furieux, c’est hallucinant, mme des fois quand t’es sur scne, le public il crie quelque chose, t’entends plus les instruments. Des fois tu chantes une chanson, t’essayes d’improviser, et en fait eux ils sont tellement carr qu’il te ramnent sans arrt, tu peux mme pas improviser, quoi !

M. P. : Vous avez nou des liens avec des groupes de l-bas ?

A. K. : Ouais, on a jou avec plein de groupes, un groupe d’Alger qui s’apelle Index, qui fait un peu le mme style que nous, un peu plus jazz. On a jou avec le Diwan d’Alger, ce sont les# Gnawasd’Alger, c’tait le dernier jour.On a jou avec Samira, c’est une chanteuse qui joue avec une guitare et qui chante en anglais, elle a une voix... mais... superbe, quoi, genre.... Tracy Chapman ct, c’est une dbutante. J’ai rarement entendu une voix comme a. Ensuite, quand on a jou Anaba, on devait jouer avec des rapers mais ils ont split juste avant, ils se sont embrouills. Sinon, on a jou Constantine, avec Sinoudj, un groupe qui fait du jazz Maalouf (c’est la musique traditionnelle de Constantine)... Il y a beaucoup d’mergence de fusion, c’est ce que je te disais, c’est vraiment un besoin des musiciens de chez nous de faire sortir toutes les musiques vraiment typiques... du terroir, et de les partager. C’est un peu comme quelqu’un qui a une belle voiture, un bon poste cassette et des bonnes baffles derrire, et en plus il a une bone cassette... Ben il met fond, parce que mme si c’est un ’gino’, mme s’il a des bagues, et mme s’il est con comme un ne, et bien il a quand mme envie de partager cette musique, parce que la musique c’est comme a. Quand j’tais petit par exemple, j’avais un disque que j’aimais beaucoup, je le mettais donf, j’attendais que mon pre ou ma mre ils sortent, et je mettais fond pour tout le quartier. J’ouvrais les fentres, genre "coutes c’que j’ai". Ben, a part du mme principe, c’est exactement a, sauf que c’est des musiciens qui le font, et ils le jouent, et ils l’accomodent.

M. P. : En ce moment, qu’est-ce qui te fais mettre le son fond ?

A. K. : En ce moment je mets pas trop le son fond, je me repose un petit peu (rire), parce que a enchane pas mal, les concerts, on a bien forc sur la machine ces derniers temps, donc en ce moment j’coute la musique tout doucement. Et puis j’coute beaucoup la radio, j’ai pas la tl, donc je suis souvent branch sur les infos. Je me prend une bonne cuite d’information le matin, genre deux trois boucles France info, aprs je vais voir sur une autre radio, je trifouille un peu... Et puis aprs je joue de la musique, hein, je ne met rien fond. Moi chez moi, c’est tout acoustique...

M. P. : Les projets pour Gnawa Diffusion ?

A. K. : Plein de projets... une grosse tourne dj, jusqu’en aot. On a encore une bonne trentaine de dates. Ensuite il y a l’album, je pense qu’on va commencer travailler dessus partir de septembre, donc il risque de sortir au dbut de l’anne prochaine. Puis il y a des projets avec le Maghreb, peut-tre avec l’Afrique... on va voir. Pour l’instant c’est que des projets, je prfre pas en parler par ce que a attire le mauvais oeil, mais vous en entendrez parler.

Propos recueillis par Manuel Plaza


 
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