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mardi 24 octobre 2006 à 19h00, rediffusion le jeudi 26 10h30
lundi 23 octobre 2006
Un peu plus d’un an après le passage du cyclone Katrina, la disparition d’archives emportées par les eaux, l’exode forcé des plus modestes, après qu’une partie du patrimoine culturel mondial y ait été engloutie, reste encore quelques pépites contagieuses...
La vision de la Nouvelle-Orléans ravagée par le cyclone nous montre l’éternelle fracture américaine. Que cela se passe dans la mythique Crescent City, berceau du jazz et du funk moite, patrie des Créoles américains donc d’une certaine forme de métissage malgré le sévère cloisonnement racial, n’y change rien. La Nouvelle-Orléans, porte d’entrée du vaudou haïtien sur le sol américain, sa proximité caraïbe, son héritage français, tout cela ne doit pas nous faire oublier qu’il s’agit malgré tout du Sud longtemps ségrégationniste. Le sociologue brésilien Roberto Da Matta avait d’ailleurs bien insisté sur les diffrences fondamentales des situations états-uniennes et brésiliennes dans son approche comparative du Carnaval à Rio et à la Nouvelle-Orléans : dans un cas, on est ensemble mais inégaux, dans l’autre égaux mais séparés.
La Crescent City louisianaise est, en tout cas, un Eden musical, un terreau fécond d’où ont germé quelques uns des rythmes les plus contagieux du dernier siècle. Il aura fallu que l’Occident, pour les goûter, les aimer et les sentir, sorte de son splendide isolement, pour reprendre l’expression de Mircea Eliade. En ce sens, le jazz est très certainement l’événement artistique majeur du XXme siècle.
A la Nouvelle Orléans, c’est sur Congo Square que se réunissaient les esclaves et affranchis pour jouer du tambour. C’était le seul endroit du pays où cela fut autorisé. Le Blanc avait peur de ces rythmes venus d’Afrique : outre l’offense aux bonnes moeurs que pouvaient représenter les danses les accompagnant, qui sait si, par ce biais, les Noirs ne se communiquaient pas quelque appel à la révolte, au nez et à la barbe de leurs maîtres. D’ailleurs, ces réunions de plusieurs centaines, voire milliers de personnes furent interdites en 1843. Et Congo Square s’appelle désormais Beauregard Square.
À la New-Orleans, malgré les barrières raciales, existait une classe métissée, les Créoles, et les cultures se mélaient pour produire quelque chose d’entièrement nouveau, une sorte de culture vraiment américaine...
C’est bien là le berceau du jazz et du funk. Là que sont sorties les premières pousses, ces germes, ces jes’grew, dont parle Ishmael Reed dans son roman Mumbo Jumbo, qui feront le tour du monde et susciteront suffisamment de vocations pour devenir universels. Des musiques-mères qui seront, comme le blues, un idiome permettant aux musiciens de rencontre de communiquer plus sûrement qu’avec l’esperanto.
Aujourd’hui, le cyclone a dévasté la ville, en particulier ses quartiers les plus modestes. Richard Baker, membre républicain du Congrès, originaire de Baton Rouge, eut alors ce commentaire : nous avons enfin nettoyé les logements publics de la Nouvelle-Orléans. Ce que nous n’avions pu faire, Dieu l’a fait. Désormais, le terrain se dégage, on entend déjà parler de grands projets touristiques visant à faire de la ville et de son héritage culturel un vaste parc d’attraction. Le rêve d’un Disneyland du jazz. Ou la folklorisation d’une culture qui y serait figée dans une version aseptisée, oncle-tomiste.
Alors écoutons le son des parades, des brass bands, des Wild Indians du Mardi-Gras et leur influence sur le funk local, spontané, à l’ancienne, son groove élastique et contagieux. Le funk de la Nouvelle-Orléans possède une richesse rythmique dont Eddie Bo, qui n’est pas le moins vantard, dit qu’elle oblige à penser en 3D pour être capable de jouer tant de rythmes différents en même temps.
C’est justement autour de la figure d’Eddie Bo, producteur et musicien méconnu du grand public, acteur central du funk local, quelque part entre Thelonious Monk et Harpo Marx, que s’articulera cette émission. Qu’il apparaisse en interprête, ou en producteur... A l’image de ce redoutable Pass The Hatchet (Passez-moi la hachette, ndla)... Un outil qui défoule, je vous conseille, huile de coude garantie, autrement plus funky que la tronçonneuse !
On sentira également l’ombre de l’omniprésent Allen Toussaint, le plus célèbre des producteurs locaux, qu’il oeuvre pour Lee Dorsey, les Meters, ou les Neville Brothers. Ce sont d’ailleurs ces deux derniers groupes que l’on va retrouver accompagnant les Wild Tchoupitoulas, une des tribus d’Indiens du Mardi-Gras les plus célèbres, avec les Wild Magnolias de Bo Dollis, accompagné ici par le Rebirth Brass Band. Ces Indiens du mardi-Gras aux costumes à plumes somptueux sont une des caractéristiques du Carnaval. Mais ces indiens sont noirs, en hommage aux tribus qui ont accueilli les esclaves en fuite...
Enfin, pour la route, Aaron Neville, un type qui a des tatouages de taulard, des biscottos de videur pas commode mais une voix d’ange, rien moins qu’une des plus belles de la soul...
Alors, comme on dit là-bas, laissons bon temps rouler...
PLAYLIST
| ARTISTE | TITRE | ALBUM | LABEL | DURE |
|---|---|---|---|---|
| Roger & The Gypsies | Pass The Hatchet (1965) | Saturday Night Fish Fry | SoulJazz Records | 2:55 |
| Chuck Carbo | Can I Be Your Main Squeeze | Eddie Bo’s Funky Funky New Orleans - Rare & Unreleased New orleans Funk 1968-1971 | Funky Delicacies / Tuff City Records | 2:32 |
| Bo Dollis & The Wild Magnolias | Shallow Water Oh Mama (1990) | I’m Back... At Carnival Time | Rounder Records | 4:55 |
| The Wild Tchoupitoulas | Hey Mama (1976) | The Wild Tchoupitoulas | Mango/Virgin | 4:46 |
| The Meters | Look-Ka Py Py (1969) | Look-Ka Py Py | Sundazed Music Inc. | 3:19 |
| The Meters | Tippi Toes (1970) | Struttin’ | Sundazed Music Inc. | 2:28 |
| The Neville Brothers | Fire On The Bayou (1981) | Fiyo On The Bayou | A&M Records | 5:17 |
| Lee Dorsey | Give It Up | Saturday Night Fish Fry | SoulJazz Records | 3:05 |
| The Explosions | Hip Drop (Parts 1&2) | Eddie Bo’s Funky Funky New Orleans - Rare & Unreleased New orleans Funk 1968-1971 | Funky Delicacies / Tuff City Records | 4:50 |
| Eddie Bo | The Thang (Part 2) | Saturday Night Fish Fry | SoulJazz Records | 3:00 |
| Eddie Bo | Getting To The Middle | Eddie Bo’s Funky Funky New Orleans - Rare & Unreleased New orleans Funk 1968-1971 | Funky Delicacies / Tuff City Records | 2:40 |
| The Dixie Cups | Iko Iko | Saturday Night Fish Fry | SoulJazz Records | 2:02 |
| Lee Dorsey | Get Out My Life Woman (1966) | The Definitive Collection | BMG | 2:20 |
| Jon Cleary | Fool’s Game (1999) | Moonburn | Pointblank Records/Virgin | 4:42 |
| The Neville Brothers | Mona Lisa (1981) | Fiyo On The Bayou | A&M Records | 3:44 |









