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- BRUNO SALENSON
“Cet instrument ne m’appartient pas”
vendredi 25 février 2000, par
Imaginons un joueur de hautbois partant à sa répétition du jeudi soir. Le week-end précédent, au carnaval de son village, en rangeant son instrument dans son étui, il constatait une usure importante de l’anche. “No problemo”, juste avant de rejoindre la route qui mène à la salle de répétition, un petit détour par le centre-ville ; là, entre la pizzeria et le ciné, juste en face de la banque et de la poste : le distributeur. Pour quelques liards glissés dans l’appareil, notre musicien est en possession en une courte minute d’un jeu d’anches pour hautbois languedocien ! On peut rêver, non ? Trêve de plaisanterie, la fabrication et commercialisation d’un modèle standard d’anche est à l’étude. Pour l’instant, Bruno Salenson, facteur de hautbois, qui planche sur ce projet, nous en confirme l’urgente nécessité, et nous raconte sa rencontre avec le hautbois, il y a plus de vingt ans.
Pascal Jaussaud : Est-ce que ton environnement familial a compt dans le choix de tes diverses orientations professionnelles et musicales ?
Bruno Salenson : Dans ma famille, il y a un ancrage cvenol trs important, puisque nous sommes originaires du pays du Vigan. J’ai quelques attaches Ste, aussi. Je ne sais pas si cela m’a rellement influenc dans mon travail, mais en tous les cas je suis trs profondment de culture occitane et languedocienne. J’ai ainsi beaucoup vcu dans les Cvennes, peut-tre pas " plein temps", mais j’y ai pass tous mes week-ends, toutes les vacances scolaires, au contact de mes grand-parents. Ce qui signifie dj une pratique de la langue occitane que je n’ai pas eu besoin d’apprendre, qui m’a t donne familialement. Cela a forcment un lien avec le hautbois languedocien. Mais pas davantage, car il n’y a jamais eu de pratique instrumentale chez moi, si ce n’est que l’on chantait la fin des repas, comme dans toutes les familles. C’est vrai que, depuis tout gamin, j’ai toujours trafiqu des instruments. En canne, en bois...
P. J. : La conscience de la musique traditionnelle arrive alors un peu plus tard ?
B. S. : Oui, dans les annes 1970, avec le mouvement folk. C’est ce moment que je commence m’intresser aux musiques traditionnelles. Avec, au dpart, comme d’autres par ici, cette espce de jalousie envers les Bretons qui avaient une tradition alors que nous n’en avions pas ! Et puis un jour je me suis rendu compte que l’on en avait une, enfouie.
P. J. : Restaient quelques anciens que tu as pu rencontrer ?
B. S. : Non, mais j’ai le souvenir d’avoir entendu parler de musique, de musiciens. Mon pre qui voquait un type qui jouait du hautbois, un voisin. Ma grand-mre maternelle qui rptait que les deux musiques qu’elle prfrait tait celles du hautbois et de l’accordon . Qu’est-ce que c’tait cet instrument, le hautbois ? Il disparat pendant la guerre, dans les annes quarante. C’est assez rcent, finalement. Mais son souvenir a t trs vite vacu de la mmoire des gens. Dix ans aprs, on en parlait dj plus.
P. J. : Et puis, un jour, tu redcouvres en quelque sorte le hautbois languedocien...
B. S. : C’est grce au groupe Cardabla et ma rencontre avec Alain Charri. Je sortais du Lyce avec un Bac F3 d’lectro-technique, je savais "tourner", et Alain, lui, cherchait des gens pour en fabriquer. cette poque, les hautbois taient encore en Fa#, selon le modle stois. Pour jouer avec d’autres instruments, comme l’accordon diatonique, il fallait un hautbois en Sol. J’ai donc commenc travailler sur ces premires modifications.
P. J. : Tu fabriques tes premiers hautbois et les modifies dj ?
B. S. : Pas immdiatement. Je me suis fabriqu un tour, et, partir de pices de hautbois qu’Alain m’avait donnes, j’ai d’abord cherch copier l’instrument. Je terminais un CAP de ferronnerie et je suis all travailler chez un ferronnier Nmes. J’ai toujours cette passion de la forge. C’est sans doute pour cela que je bricole aussi les instruments en cuivre. Car une grande partie de mon travail encore actuellement est la rparation et l’entretien de trompettes, saxophones et autres pistons. Quelques temps aprs, ayant t licenci, je m’installe mon compte comme artisan serrurier-forgeron, dans les Cvennes, aux Plantiers. C’est cette date, autour de 1980, que je commence fabriquer srieusement des hautbois, paralllement mon activit professionnelle.
P. J. : Tu tais le seul fabriquer ces hautbois ?
B. S. : Il y avait le Conservatoire Occitan de Toulouse qui menait depuis plusieurs annes des recherches sur les hautbois occitans, et fabriquait des instruments. Mais la dmarche tait diffrente. L-bas, ils s’appuyaient sur des enqutes prcises, alors que j’tais autodidacte et travaillais tout en dcouvrant au fur et mesure ces traditions de manire plus spontane. C’est vrai que je ne me posais pas trop de questions sur cet instrument qui me plaisait, qui faisait partie de mes racines, et que je reconstruisais sans souci d’authenticit, avec passion. Et puis quelques musiciens commenaient me soliciter, il fallait bien avancer ! Je suis revenu plus de rflexion, depuis. Mes premiers hautbois taient raliss d’aprs des copies des instruments de Vargas, qui faisait des hautbois pour les musiciens des joutes, Ste. Je me suis inspir de son travail, et j’ai raccourci l’instrument pour arriver au Sol.
P. J. : Quand dcides-tu de t’installer comme facteur d’instruments ?
B. S. : Bien plus tard, en 1991. Mais il faut revenir un petit peu en arrire, et ne pas oublier le boulot de certaines personnes au sein d’associations comme Musica Nstra ou de groupes comme Manja Cat qui ont galement favoris le retour du hautbois dans la rue. Cardabla et Aiga Linda qui l’enregistraient sur disque. Ce qui fait que j’ai toujours fabriqu des hautbois languedociens et, quand je m’installe, d’ailleurs plus en tant que rparateur d’instruments vent que comme vritable facteur, c’est dans la continuit de mes activits.
P. J. : C’est—dire que lorsque tu commences travailler sur le cltage du hautbois traditionnel, au milieu des annes 1980, c’est un peu en amateur, le soir en rentrant du boulot, les week-ends...
B. S. : En effet. Mais j’y passais normment de temps. Le premier prototype que j’ai ralis pour Laurent Audemard, vers 1985, tait adapt partir de clefs de clarinette. Il me semble que c’est toujours ce hautbois qu’il joue avec Une Anche Passe.
P. J. : Qu’est-ce qui a motiv cette aventure, l’installation de clefs sur les hautbois languedociens ?
B. S. : Mon travail est toujours parti de la demande. Ce n’est jamais moi qui dcide de faire un instrument en disant au musicien Il te sera utile , mais c’est lui qui vient me voir en annonant Pour jouer tel morceau, il me manque telle modification . C’tait le cas avec Laurent Audemard, lorsqu’il a commenc se passionner pour la musique des Balkans, par exemple. Nous avons ainsi tudi les possibilits de fabriquer un instrument adapt. Conserver le hautbois, bien entendu, ne pas le surcharger de clefs non plus, concevoir un instrument qui soit cohrent.
P. J. : Une rencontre dterminante, sans cesse encourageante pour toi, est ta collaboration avec Philippe Neveu ?
B. S. : En fait, les premiers essais avec des modifications ne satisfaisaient pas compltement Laurent Audemard. Et c’est Philippe Neveu qui m’a rellement command le premier hautbois clefs. Il n’avait pas vingt ans l’poque, mais il savait dj ce qu’il voulait faire ! Nous tions quelques-uns lui dire plutt : Passe ton Bac d’abord !
P. J. : Est-ce que ce hautbois clefs a “march”, ensuite ?
B. S. : Seuls cinq musiciens l’ont adopt : Philippe, et Alain, puis Martine Marc Jacky Phillip et Pierre Fonda. Peut-tre tait-ce alors un peu trop audacieux. Le grand pavillon mtallique, qui ne servait qu’ gagner un demi-ton, choquait esthtiquement aussi.
P. J. : Et le hautbois change de partenaires, puisqu’il devient trs vite un instrument de musique de rue, jouant avec les cuivres...
B. S. : Et je me suis rapproch de l’ancienne tonalit des hautbois de Ste, en ralisant des hautbois en Fa. Mais c’est vrai que j’avais remarqu que les hautbois retrouvs dans les Cvennes taient assez longs, donc vraisemblablement plus proches de cette tonalit que du Sol. Je lui trouve un meilleur son ainsi, plus stable aussi. Et j’ai retravaill le cltage partir de ce nouveau modle. Et l, le rsultat est trs positif et les musiciens passent commande.
P. J. : Quelles sont les prochaines crations que nous rserve ta facture ?
B. S. : Philippe Neveu, toujours lui, aimerait un instrument qui descende au Sol grave. J’y travaille actuellement. J’aimerais aussi que l’on obtienne un Do bcarre plus juste ; il n’est qu’approximatif pour le moment. En fait, je suis prt tudier toutes les demandes. La seule condition que j’impose est de garder le son du hautbois. Je veux bien plancher sur la construction d’un instrument "bizarre", mais je souhaite qu’il conserve le son que j’ai en rfrence. Aprs, le musicien fait la musique qu’il veut avec. Je me fiche du rpertoire utilis. Cet instrument ne m’appartient pas.
P. J. : Un bon hautbois ne suffit pas, il faut galement savoir lui donner de bonnes anches...
B. S. : C’est un travail considrable. Alain Charri en a fabriqu beaucoup, Philippe Neveu et Laurent Audemard aussi, ainsi que la plupart des bons hautbostes. Actuellement, nous tudions la possibilit de standardiser les anches. Le Conseil Gnral du Gard va s’investir dans le financement de ce projet. Nous pourrons ainsi fournir des anches aux dbutants, ce qui permettra de ne pas freiner l’apprentissage de l’instrument par cet aspect technique qui handicape certains. Il est plus difficile de fabriquer une anche de hautbois qu’une table ou une chaise... et tout le monde n’est pas capable de fabriquer une table ou une chaise !
P. J. : Qui va fabriquer ces anches ?
B. S. : Je vais confier ce travail un industriel. Il suffit de lui indiquer les ctes. Il y a deux personnes avec qui je travaille depuis longtemps, qui jouent trs bien, et qui ont des pratiques diffrentes si ce n’est opposes : Alain Charri et Philippe Neveu. Nous allons donc tailler une anche qui puisse correspondre aux deux, en sachant que si celle-ci leur convient, elle conviendra aux autres musiciens galement. Voil, “on a le pain et le couteau”.
P. J. : On se rapproche du systme breton ?
B. S. : Effectivement, mais je pense tre plus avanc qu’eux sur la question du cltage des hautbois. Certains musiciens bretons m’ont d’ailleurs dj contact pour leur monter des clefs sur leurs bombardes. Il y a une tradition trs importante en Bretagne, trs prsente, qui a certainement frein la recherche et les innovations. En commenant mes travaux alors qu’il n’existait plus de traditions de facture de hautbois en Languedoc, je n’ai jamais eu de critique permanente pour m’interdire quoi que ce soit. Maintenant, tout ceci n’est pas compltement nouveau, puisque nous avons retrouv des hautbois fabriqus dans les annes vingt ou trente munis de clefs. Pas quips selon le systme Bhm, bien entendu, mais dont le travail tait souvent trs bien pens.
P. J. : Des hautbois bricols par le musicien lui-mme ?
B. S. : Non, la plupart taient fabriqus par Barbe, de Berck-Plage dans le Pas-de-Calais ! Pierre Laurence pense que c’tait le magasin Cros Ste qui, devant la grande demande d’instruments au dbut du sicle, a sans doute propos ce fabricant de produire des hautbois en quantit. Il n’y avait pas de facteur professionnel ici, puisque mme si Salendres St-Martial fournissait quelques musiciens, ce n’tait pas son mtier. Maintenant, est-ce le fabricant qui a pris l’initiative de rajouter des clefs ou l’ide d’un musicien languedocien ?
P. J. : Tu travailles galement sur d’autres hautbois traditionnels ?
B. S. : Je me lance dans la fabrication du taragot, instrument traditionnel roumain, apparent au saxophone. D’abord parce que l’instrument m’intresse normment, ensuite pour des raisons commerciales, puisqu’il se trouve qu’il n’y a plus de facteur de taragot en Roumanie. C’est un instrument qui attire quelques musiciens de rue ou de jazz. Je commence aussi fabriquer des hautbois catalans, des tibles et des tenoras. Pour cela, je suis en contact avec Vincent Vidalou. Les premiers essais que nous avons conus ensemble sont trs encourageants. Mais pour ces exemples, je me contente dans l’immdiat de copier et fabriquer ces instruments. Mon but n’est pas que de faire des innovations !
P. J. : Pour l’instant, ton activit principale reste la rparation des instruments vent. Tu songes t’installer un jour essentiellement comme facteur de hautbois languedociens ?
B. S. : Je passe mes journes faire des rglages, et cela m’apporte incroyablement. Surtout en ce qui concerne l’installation des clefs. Et puis, par got, je suis persuad que je continuerai effectuer toutes ces petites rparations quotidiennes. Cela me permet aussi de casser le rythme dans le travail. Si je ne faisais que fabriquer des hautbois, la monotonie me guetterait ! Contrairement il y a encore quelques annes, mon travail autour du hautbois reprsente une ralit conomique prsent, que j’estime environ 20 % de mon bnfice. C’est encourageant et cela apporte galement une crdibilit auprs des instances institutionnelles.
P. J. : Tous les joueurs de hautbois languedociens passent par ton atelier. Que penses-tu de l’volution de cette pratique instrumentale, aujourd’hui ?
B. S. : Il y a vingt ans, nous tions quatre hautbostes ! L’instrument a vritablement sduit les musiciens, puisqu’il n’y a qu’ venir St-Martial au moment de la Saint-Blaise pour se rendre compte, chaque anne, du nombre croissant de passionns pour cet instrument. Pour ma part, je regrette un peu qu’il n’y ait pas plus de groupes “phares” qui fassent de la bonne musique, de la musique de concert. Il faut dire, et cela m’embte un petit peu, que la qualit fait un peu dfaut... Sinon, j’espre qu’il y aura un jour autant de joueurs de hautbois languedociens que de joueurs de bombardes en Bretagne !... Srieusement, j’estime que la musique traditionnelle aura fait un grand progrs lorsque nous verrons des hautbois languedociens dans les peas. Mais soyons positifs, il y a aujourd’hui plus de joueurs de hautbois qu’il y a cinquante ans. C’est dj une belle victoire. Il faudrait plus de musiciens qui jouent bien. Mais l, c’est mon avis. C’est vrai que c’est un instrument qui est trs difficile jouer, qu’il a un son particulier, trs mditerranen en fait, mais il mrite mieux que ce que l’on entend la plupart du temps. Mais le niveau volue, et je suis moins inquiet pour l’avenir. On peut reprocher aux musiciens de ne pas assez aller voir ce qui se passe ailleurs. Il ne faut pas aller trs loin, d’ailleurs. Un musicien comme Vincent Vidalou, de Perpignan, tu le places dans une cobla, un groupe de varit ou de jazz, il regarde sa partition et joue sa partie de tible. Mais je n’oublie pas que nous parlons d’une pratique instrumentale encore jeune, n’ayant dmarr qu’il y a ving ans et qui explose en ce moment. Il fallait fabriquer des instruments corrects, apprendre tailler des anches, jouer, trouver du rpertoire... Et nous avons vit le pige de la folklorisation... Maintenant, on n’enseigne plus le hautbois comme au dbut du sicle, entre voisins, d’un mas l’autre, avec les bergers. Il y a quelques hautbostes qui commencent vraiment bien se dbrouiller. Des gars comme Laurent Eulri ou Pascal Chevalier, ric Livolsi, qui ds les premires notes ont bien jou. De toute faon, si l’instrument n’voluait pas, cela ne m’intresserait plus, j’arrterais d’en faire. Il manque aussi le ct cration. Il y a bien sr Laurent Audemard et Philippe Neveu. Mais encore une fois, je ne fais qu’exprimer des impressions trs personnelles. Mon boulot reste de fabriquer aux musiciens des instruments qui fonctionnent. Et peut-tre parfois de mettre en relation certains instrumentistes du jazz ou de la varit, des gens que je vois passer dans mon atelier, avec des hautbostes traditionnels.
P. J. : Ne subit-on pas aujourd’hui une politique de diffusion qui consistait il y a encore quelque temps prsenter la plupart des instruments traditionnels comme des instruments “sympathiques”, trs abordables techniquement ?
B. S. : C’est vrai, en ce qui concerne le hautbois, que cela a t une faon de dvelopper le nombre de ses adeptes, permettant des gens qui n’taient absolument pas musiciens de commencer. Mais il ne faut plus le faire. C’est une mthode qui a attir du monde, mais seuls les plus srieux sont rests. Il ne faut pas non plus interdire de le jouer. Les musiques traditionnelles sont des musiques de fte, pas forcment compliques. Mais il faut tre srieux, c’est le seul critre.
P. J. : La question la plus importante pour tous : quels sont tes dlais de fabrication, les tarifs ?
B. S. : Tout est une question de commande. Raisonnablement, je livre un instrument dans les trois mois qui suivent sa commande. Concernant le cot, il varie en fonction du modle souhait. Avec ou sans clefs. Le nombre de clefs diffre galement selon les besoins du musicien. Il faut donc compter entre 2200 et 6500 Francs. Je fabrique deux modles, l’un en Sol (fondamentale en R), l’autre en Sib (fondamentale en Do).
propos recueillis par Pascal Jaussaud
P.-S.
Voir en ligne :
Réalisations de Bruno Salenson










