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Alain CHEKROUN

Le devoir de transmettre


dimanche 18 mai 2003, par Pascal Jaussaud

Des grands concerts qu’il a donnés récemment - le Concert pour la Paix, à Montpellier, ou la soirée dédiée à Cheikh Raymond, à Paris -, Alain Chekroun retient les moments de partage avec les musiciens, de communion avec le public. Sa vocation de chanteur, il la doit à son besoin de transmettre, à son devoir de maintenir une tradition familiale et religieuse. Héritier, maillon, il est à sa place, au sein d ?une génération qui a le souci de recueillir la mémoire musicale d ?une communauté pour que les plus jeunes n’oublient jamais le message de paix légué par leurs prédécesseurs.

Pascal Jaussaud : Alain Chekroun, vous tes originaire de Constantine. Quels souvenirs avez-vous de vos premires annes l-bas ?

Alain Chekroun : Je suis n dans une famille trs lie la vie religieuse, compltement implique dans la tradition juive et synagogale de Constantine. Mon grand-pre, Rabbi Sion Chekroun, y a t dayane (juge) et reprsentant du grand rabbinat d’Isral, ds le dbut du sicle dernier. De sa gnration, il y avait aussi deux autres grands rabbins, deux amis : Sidi Fredj Halimi et Joseph Renassia. Le titre de rabbin lui avait t transmis par son matre, selon la coutume. Il faut savoir que cette fonction ne lui permettait pas de vivre, puisqu’elle n’tait pas rmunre. Il faisait donc plusieurs autres fonctions : enseignement, circoncisions, enterrements, abattage rituel, etc. Il assurait ainsi depuis les plus petites tches jusqu’aux discours philosophiques prononcs pour le culte. Un vritable sacerdoce, Dieu ne prend jamais de vacances , disait-il. Mon pre l’aidait pour les offices. L’important l’poque, pour nous, n’tait pas seulement la pratique, mais la liturgie aussi. J’ai t berc par cela ds mon plus jeune ge, j’habitais pratiquement en face de la synagogue.

P. J. : Dans quel quartier viviez-vous ?

A. C. : Notre synagogue tait celle du Palais de Justice : la synagogue Shlomo Amar, place Ngrier. C’tait le lieu symbole des Franais, leur arrive en Algrie au XIXe sicle. Cet endroit s’appelait alors la Place Caravansrail, car toutes les caravanes passaient par-l. Elle s’est ensuite nomme Place Ngrier (en souvenir du Commandant Ngrier), en devenant la place principale du march. Ce quartier tait magnifique, l’animation tait la fois juive, musulmane et chrtienne. Outre la synagogue, il y avait d’un ct le lyce d’Aumale, reprsentant la Rpublique, et de l’autre la mosque. Prs de l, il y avait galement le Palais de Justice, la cathdrale, etc. Dans un primtre assez restreint, taient donc reprsentes toutes les communauts, qui vivaient en symbiose, chacune s’exprimant librement.

P. J. : Musicalement, ce devait tre trs riche ?

A. C. : Les musiques taient mles, puisque l’on empruntait au voisin ses traditions musicales. Elles n’appartenaient personne. Elles taient tellement populaires, que nous ne connaissions plus leurs vritables origines. Ainsi, nos textes sacrs taient chants sur des musiques profanes orientales. Le travail de Cheikh Raymond Leyris tait bien videmment important dans ce patrimoine. Il n’tait pas le seul, mais il a fait connatre ces musiques en les diffusant normment et en faisant reconnatre l’union entre Juifs et Musulmans. Et la musique a contribu faire entrer le peuple dans les synagogues, les glises et les mosques. C’est ce qui fait la spcificit de notre culture musicale, diffrente de celle pratique dans d’autres rgions, d’autres pays. Pour moi, c’est cela, la mmoire juive rgionale. Des influences extrieures la ville taient galement prsentes. Mon grand-pre tait all couter un paytan clbre, Tunis, en 1935. Le rencontrer et chanter avec lui justifiaient le voyage. C’tait Asher Mizrahi, un homme n Jrusalem, exil en Tunisie. Il dirigeait la communaut tunisienne et a crit plusieurs pomes liturgiques. Il a apport beaucoup la tradition des piyyutim. On connat beaucoup de pomes crits par des grands matres. Les hbrasants peuvent facilement identifier l’auteur d’une posie, car la plupart du temps, ces pomes ont un acrostiche qui rvle le prnom de leur auteur. Ces acrostiches donnent parfois aussi le lieu de rsidence du pote, son surnom ?

P. J. : La symbiose entre Juifs et Musulmans a t socialement trs enrichissante, et a t en quelque sorte un vritable phnomne initiatique sur le plan musical ?

A. C. : Nous partagions normment entre Juifs et Musulmans. Les orchestres taient mixtes. C’est ce que nous continuons dvelopper aujourd’hui. C’est normal, plus nous partageons avec l’Autre, moins il nous est tranger. Ensemble, nous ne pouvons que progresser. Ce que la musique arabe a apport aux Juifs, c’est la mtrique potique : couper les mots et les termes pour adapter le texte sur la musique, sans que la Parole en soit abme. Comme l’arabe et l’hbreu sont des langues smitiques, qu’elles se ressemblent, cela a t plus facile. La religion appartient au peuple. Si le peuple se reconnat dans les musiques parce qu’elles sont populaires, ces musiques vont lui permettre de s’lever. La musique est un marche-pied, qui permet d’tre sur un nuage pendant que nous prions. Elle est est un refuge face aux soucis quotidiens. Elle a un rle de liaison, fdrateur. Un rle communautaire, en aidant les gens tre tous ensemble.

P. J. : En Algrie, quelles-ont t vos inspirations ?

A. C. : l’ge de treize ans, j’ai quitt l’Algrie et j’ai eu le temps de participer la vie de la synagogue Shlomo Amar. J’avais pour modle mon regrett cousin, Hubert Chekroun. Parmi les petits-fils de mon grand-pre, il incarnait celui qui devait nous transmettre cette culture. Nous sommes tous des maillons d’une chane de transmission. la mort de mon grand-pre, dcd en France en 1973, c’est vers ce cousin que je me suis tourn. Mon grand-pre et mon pre nous ont lgu un hritage que nous n’avons pas le droit de garder. Nous nous devons de le transmettre. C’est pour cette raison que nous devons sortir des synagogues, pour donner des lettres de noblesse cette musique qui doit apporter quelque chose chacun.

P. J. : D’autant plus important que votre famille avait quitt l’Algrie ?

A. C. : Bien sr, il s’agit d’un exil dans l’exil. Les Juifs sont dj en diaspora. Le rapatriement des Juifs d’Algrie est un dracinement de plus. Beaucoup de familles juives pieds-noirs n’ont plus transmis leurs enfants. Par manque de savoir parfois, mais aussi, pour certains, parce que la vie les a isols de la communaut. Ce n’tait pas facile de continuer cultiver ses particularits, aussi riches fussent-elles. Il y a un manque que l’on peut tenter de rparer : en rappelant, en faisant connatre les mlodies oublies de la meilleure faon qu’il soit. Pour ma part, j’ai enregistr des albums pour permettre la transmission de cette mmoire ancestrale pour enrichir les archives familiales.

P. J. : La musique peut y parvenir ?

A. C. : Effectivement, pour m’accompagner, je me dirige vers les artistes les plus fins possibles, les plus sensibles. Je souhaite toujours obtenir l’accompagnement le plus dlicat, le plus sobre, pour jouer la musique sacre. Avant, les chanteurs enregistraient leur rpertoire a cappella. Des instrumentistes excellents nous permettent de profiter de leur art tout en prservant le caractre mystique de la musique. Les musiciens doivent tres trs attentifs, pour permettre au chanteur de s’intgrer au dveloppement instrumental. La voix doit redevenir un instrument. Pour ma part, j’ai eu la chance de ctoyer des musiciens de trs haut niveau, avec qui j’ai enregistr mes deux albums. J’ai travaill des heures avec ces musiciens pour comprendre comment nous allions adapter des pomes liturgiques sur les musiques que j’avais pressenties. Les modes musicaux que je chantais m’taient parvenus de bouche oreille, et certaines volutions avaient sans doute modifi quelques points sensibles. L, l’interprtation devait tre parfaite, puisqu’il fallait tre en accord avec les phrases musicales des instruments, contrairement une version a cappella.

P. J. : Lorsque vous chantez sur scne, votre rpertoire est-il spcifiquement constantinois ?

A. C. : Chaque rgion a sa liturgie, que ce soit la liturgie des offices du Shabbat, des grandes ftes de Yom Kippour, le Jour du Grand Pardon, de Roch Hachana, le Nouvel An juif. Pour ma part, tant originaire de Constantine, je ne voulais pas que la tradition de ma synagogue se perde. Je chante les dissertations homiltiques qui sont des rpertoires propres la rgion de Constantine. Nous les rcitons pour Chavout (Pentecte). Ce sont des dissertations sur les Dix Commandements crites par Saadia Gaon au XIe sicle, que nous avons mises en musique. Il s’agit de textes en judo-arabe, pour que les fidles en comprennent le sens. Nous avons aujourd’hui gard, dans certaines synagogues comme celle des Tournelles Paris, la tradition de les rciter. J’avais neuf ans, la premire fois que j’ai rcit une dissertation homiltique. Je travaille pour reproduire artistiquement ces rpertoires.

P. J. : Avez-vous l’impression, parfois, qu’il manque quelque chose dans l’hritage que vous ont lgu vos prdcesseurs ?

A. C. : J’ai toujours la sensation qu’ils avaient un trsor qu’ils n’ont pas eu le temps de nous transmettre, qui est parti avec eux. Je n’ai sans doute pu prserver qu’un dixime de leur savoir. Mon cousin Hubert, qui tait plus g que moi, aurait pu tre un lien entre ma gnration et celle de mon grand-pre, mais il est malheureusement parti trop tt, lui aussi. Vous savez, quand je vais voir un oncle, j’emporte toujours un magntophone, et je lui demande de me rciter quelque chose qu’il me faut approfondir. Dans mes archives, j’ai un enregistrement de mon grand-pre, ralis dans les annes 1955. Quand j’entends cela, il me semble apprendre encore, depuis l’au-del. Ce que j’ai dans ma mmoire a parfois besoin d’un lment dclencheur, un enregistrement ou un nouveau tmoignage, pour que je puisse m’en souvenir et le comprendre aujourd’hui.

P. J. : Vous parlez beaucoup de votre devoir de transmettre ? Vous chantez pour cette raison ?

A. C. : Totalement. J’ai reu tellement, par hritage, que j’ai le devoir de transmettre. Je peux citer pour cela le Concert pour la Paix, donn au printemps dernier Montpellier, au Corum, dans le cadre du Festival de Musiques Sacres. Sur scne, il y avait des Juifs, des Musulmans et des Chrtiens, dans un mme but : tre en symbiose, et exprimer ses propres chants sacrs. Je pense qu’il y a eu quelque chose de poignant, dans le message donn, ainsi que dans la qualit artistique. Les musiciens aux instruments traditionnels ? ud, kanoun, violon, derbouka ? ont rgal le public. Le concert que je prsente en ce moment s’intitule Ahavat lam , Amour Eternel, et il a pour but le rapprochement des peuples dans un respect mutuel tel qu’il tait pratiqu dans nos pays d’adoption.

P. J. : Avez-vous reu un enseignement musical particulier ?

A. C. : J’ai appris chanter les piyyutim, les pomes liturgiques, en chantant dans la chorale qui accompagnait les mariages clbrs par mon grand-pre. J’avais dix ans, quand j’ai commenc tre soliste au sein de cet ensemble. J’ai ainsi pu apprendre ces pomes dans leur essence mme. Il y avait des matres exigeants qui nous encadraient. Enfant, je passais galement mes shabbats aprs-midi chanter la synagogue Dar Rebbe Messaoud, et ne venaient que ceux qui dsiraient lire les psaumes et les cantiler, les chanter selon des modes bien prcis. Parmi les enseignants un homme a marqu mon esprit d’enfant, il tait aveugle, et connaissait les 150 psaumes par c ?ur ! Lorsqu’il commenait un psaume sur un mode, il n’tait pas question de le modifier. Et s’il vous autorisait chanter un verset, c’tait la fte ! Quel honneur ! Nous avions de vritables leons de musique, les modes taient souvent difficiles, pour nous, enfants. Il faut savoir que les modes du malouf constantinois reposent sur des rgles trs strictes.

P. J. : Quelle est votre pratique aujourd’hui ?

A. C. : Je pratique au sein de la communaut juive et galement je chante dans des festivals. Je suis touch lorsque je reois des tmoignages de sympathie de la part du public. Des gens qui viennent me voir aprs les concerts pour me remercier de leur avoir parl de leur pass, de leur histoire, de Constantine. Dernirement, un spectateur mu m’a dit avoir bien connu mon grand-pre, et avait t en classe avec mon pre. Ce monsieur tait presque en larmes, car j’avais remu des souvenirs en lui, grce la musique, la prire. J’ai t aussi trs fier d’avoir t choisi pour reprsenter la musique religieuse de Constantine la soire ddie la mmoire de Cheikh Raymond Leyris, en janvier 2000 l’Espace Rachi Paris. Il y avait aussi Enrico Macias, Taoufik Bestandji, Franoise Atlan. C’tait un trs grand honneur pour moi.

P. J. : Quel est votre souhait pour l’avenir ?

A. C. : Ce qui m’importe, c’est de transmettre, c’est que cette tradition existe. Je m’investis pour que nos enfants aient la connaissance de notre patrimoine. C’est le but recherch dans les concerts au sein de la communaut juive, mais hors des synagogues je propose un voyage musical initiatique dont l’objectif est le rapprochement des peuples. Toutefois, un Juif envisage le futur en se rappelant le pass avec motion. Je me souviens d’un moment trs mouvant. Il y a quelques annes, j’ai chant la Prire des Morts, Auschwitz, devant le Mur des Fusills. Le chant termin, j’tais tout tremblant, tout blme. Je n’ai pratiquement pas t capable de parler pendant plusieurs minutes. Je n’ai pas connu les camps de la mort, et pourtant j’avais l’impression que des mes m’coutaient ? Pareillement, dans les annes 70, le prsident de la communaut juive de Nantes me dit : Regarde, tu vois ce numro tatou sur mon bras ? Tu sais ce qu’il signifie ? Maintenant, je voudrais que tu me chantes le kaddish, la Prire des Morts. Mais pour moi, la faon ashknaze . Ce n’tait pas ma tradition, et j’en ai travaill le style partir d’enregistrement. Quelle exprience ! J’tais boulevers ? Ce numro que j’avais visualis m’avait mu. Il faut savoir, qu’ l’poque, on ne montrait pas ces numros, on n’en parlait pas. Les gens se reprochaient d’tre encore vivants. prsent, les rescaps des camps de la mort ragissent diffremment. La plupart se disent : Vite, avant de mourir, il faut que je raconte ? . Je pense trs sincrement que la musique a son rle jouer dans la ralisation de la paix entre les peuples. Je dis toujours qu’aucune cole de musique n’a engendr d’assassin. Les musiciens ont le pouvoir de transmettre un message de paix. Ils le doivent ! Vite, avant de mourir, la Paix ? chantons-la ! .

propos recueillis par Pascal Jaussaud.


 
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