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- ANNE-MARIE TREBAOL
Sédentaire par force, nomade de cœur
mardi 30 avril 2002, par
Professeur de musique en collège, Anne-Marie Trebaol gère actuellement le Café-Théâtre du Minotaure, anciennement Salle Berlioz, un lieu qui diffusait des concerts de musique de chambre à sa création en 1870. Aujourd’hui, avec son parquet en bois, son bar et son acoustique appréciée, le Minotaure est devenu un lieu de rencontres pour les musiciens gitans de Béziers. Anne-Marie Trebaol y consacre tout son temps libre. Pour elle, ce théâtre est un investissement affectif et financier de tous les jours, pour aider les musiciens, chanteurs, chanteuses, danseurs et danseuses qu’elle côtoie depuis vingt ans. En créant l’association Alba Flamenca, il y a dix ans, elle a réussi à sensibiliser, tout un quartier d’abord, puis d’autres gens et acteurs culturels à la musique gitane. Passionnée, loin de toute naïve ambition, elle analyse très sereinement les conséquences de ses réussites et les difficultés à défendre la musique des Gitans.
Pascal Jaussaud : Anne-Marie Trebaol, tu tais dj musicienne, lorsque tu as dcouvert la musique gitane ?
Anne-Marie Trebaol : J’ai dmarr l’tude du piano avant l’ge de cinq ans. De manire un peu particulire, puisque j’ai appris, plus tard, la musique au conservatoire, quand nous habitions au Sngal. J’ai toujours pratiqu la musique dans des endroits de passage, des lieux dcals . J’ai une solide connaissance technique, avec une pratique un peu tordue. Et a continue ! C’est peut-tre cette faon d’utiliser le rel pour le distordre compltement du monde gitan, qui est celui dans lequel j’ai vcu ensuite, qui m’a permis de faire face aux checs. partir du moment o l’on vous attend quelque part, vous tes ailleurs : cette philosophie particulire, c’est le monde gitan qui me la fait dcouvrir. C’est une rflexion qui provient de plus loin que la musique. C’est un mode de vie. Le flamenco et les musiques gitanes en gnral sont des styles que j’aime depuis l’enfance. Alors que j’tais toute petite, quelqu’un a eu la malencontreuse ide de m’offrir un disque de martinete, forme trs aride du flamenco. Cette musique m’est apparue comme une ouverture sur le monde. Ce que j’entendais en coutant cet enregistrement me paraissait extraordinaire. C’est ds cet instant, que j’ai commenc aimer le flamenco. Il parat que j’ai dmarr mon apprentissage avec le plus difficile, mais j’tais bien incapable cet ge de m’en rendre compte. Mon pre prtendait que c’tait de la musique de sauvage . Il tait baryton, c’tait mme un trs bon chanteur. Il interprtait les rpertoires de musique classique, et chantait l’glise aussi. Mon pre tait breton d’origine et ayant un grand sens de ce qu’taient les traditions. Je pense que j’ai hrit de ses exigences.
P. J. : Quand es-tu arrive Bziers ?
A.-M. T. : J’appartiens une famille de nomades . Mon pre tait officier interprte et circulait normment. Toute la famille suivait. Je suis concertiste de formation, musicienne de profession, et enseignante en collge aussi bien qu’en coles de musique. Je suis arrive Bziers, il y a prs de vingt ans. Parce que j’levais mes fils, j’ai abandonn le mtier de concertiste pour enseigner et tre ainsi plus disponible. Titulaire de diplmes dcerns l’tranger, j’ai d repasser certains examens pour obtenir des quivalences. Ds lors, j’ai intgr un milieu professionnel qui, certes, ne me convenait pas tout fait, et je me suis retrouve dans l’ducation Nationale, titulaire d’un poste de professeur de musique Bziers, au collge La Devze, puis sur trois postes : La Dullague, Henri IV, et plus tard encore Paul Riquet.
P. J. : Quels ont t tes premiers contacts avec les Gitans ?
A.-M. T. : Uniquement par le biais de l’enseignement. En arrivant sur le quartier de La Devze, j’ai t directement confronte au monde gitan. Au dbut, je ne comprenais pas pourquoi je n’arrivais rien avec eux. Je ne trouvais pas cela normal, car je n’tais pas stresse, ni angoisse en allant dans ce quartier. De plus, en cours, j’adaptais mes mthodes de travail aux lves. D’ailleurs, aprs vingt annes passes dans le mme collge, je crois que je ne suis toujours pas intgre auprs de mes collgues ; mes prises de positions par rapport au respect ou non du programme n’ont pas jou en ma faveur. Je n’avais par ailleurs aucun problme relationnel avec les Gitans. Mais j’tais tonne de la difficult que nous autres professeurs avions communiquer avec eux. Il m’a fallu deux bonnes annes pour l’admettre. cette poque, jai commenc apprendre danser le flamenco, pour mon plaisir. Et, force de rpter des erreurs sur le flamenco et la musique gitane en classe, un lve est venu me voir un jour pour me dire : Quand mme, tu n’es pas mchante, on t’aime bien, mais il faudrait arrter de dire n’importe quoi ! On va t’expliquer. Tout a commenc comme a.
P. J. : Car tu parlais de musique gitane dans tes cours sur la musique ?
A.-M. T. : Oui, et il faut dire aussi que j’avais des mthodes d’enseignement auxquelles ils n’taient pas habitus. Mme si ces mthodes allaient leur avantage, je leur enlevais certains repres. Alors que je faisais une leon sur la guitare, un lve m’a dit : Ce que vous dtes, on ne comprend rien. Ce n’est pas a la guitare. En guise de rponse, je lui ai propos de venir avec sa guitare et de lui mettre un 20/20 s’il parvenait me convaincre en jouant. Il est revenu avec son instrument, a jou et m’a convaincue. Je lui ai mis un 20/20. Il n’tait absolument pas satisfait, reconnaissant qu’il ne pouvait rentrer chez lui avec une telle note : Non Madame, vous ne pouvez pas faire a, personne ne croira que j’ai eu 20/20 l’cole ! Presqu’au mme moment, j’ai eu une autre lve qui voulait danser et qui cherchait un musicien pour l’accompagner. Je rentrais dans le monde gitan. Par la petite porte. Et j’ai vritablement vcu dans ce milieu pendant les sept annes qui ont suivi.
P. J. : C’est partir de l que tu as commenc organiser des activits hors collge ?
A.-M. T. : Exactement. Cette danseuse n’tait pas gitane. Elle savait qu’il y avait d’excellents guitaristes sur La Devze. Je l’ai donc aide rencontrer des musiciens. Et puis un jour, j’ai compris que les Gitans m’avaient accord un certain crdit, quand ils m’ont demand d’assurer le service d’ordre de l’une de leurs soires ! C’tait l’occasion d’un concert de La Negra ! Mon rle consistait empcher les Gitans d’un certain ge de rentrer avec des bouteilles d’alcool. Il n’y avait qu’une personne non-Gitane qui pouvait faire ce genre de choses. Une femme de surcrot, pour ne pas que cela dgnre en bagarre. J’ai tenu mes responsabilits. Les relations se sont encore amliores. J’avais obtenu une place part. Pas tout fait considre, plutt comme intermdiaire, en relais . Ils me testaient, voulant savoir jusqu’o ils pouvaient me faire confiance.
P. J. : Tu habitais La Devze ?
A.-M. T. : Non, j’habitais Valras, mais j’ai achet ensuite un pied—terre en centre-ville, dans une petite maison trs bien adapte pour les visiteurs, avec des tages o l’on pouvait vivre en parallle toute heure de la journe. C’tait le lieu idal. Il y avait des musiciens chez moi, 24h/24h ! Non pas des musiciens qui venaient rpter leur rpertoire avant un concert, non, des vrais musiciens, des musiciens naturels , ceux qui jouent pour le plaisir de la musique, de la rencontre. Il suffisait d’avoir manger et boire, de la bire, et tout se passait merveilleusement. C’tait de la musique plein temps.
P. J. : C’est par ncessit que tu as ensuite cr l’association Alba Flamenca ?
A.-M. T. : Oui, car je pensais qu’il fallait inscrire ces musiciens dans un certain circuit. Notamment, en leur faisant passer des diplmes, pour qu’ils aient du savoir-faire, et une reconnaissance surtout. Le systme actuel est quand mme centr autour des diplmes. J’estimais que nous devions rendre quelque chose aux musiciens qui avaient donn le maximum d’eux-mmes dans nos ftes, en jouant ce jeu de la rencontre, en essayant d’intgrer nos fonctionnements.
P. J. : Et quand, en 1995/96, le Centre Languedoc-Roussillon des Musiques et Danses Traditionnelles met en place la formation pour prparer le Diplme d’tat, tu es l’initiative de l’inscription de Raymond Muoz, que tu prends compltement en charge afin qu’il suive le droulement de tous les stages...
A.-M. T. : Quelle histoire ! Mais j’ai t encourage par Marc Loopuyt. Il a dcouvert Raymond l’occasion de la session sur l’improvisation, et m’a immdiatement confirm qu’il tait un guitariste exceptionnel. Cette rencontre avec Marc Loopuyt, qui est le guitariste, joueur de oud et chercheur de rputation internationale que l’on connat, nous a motivs, Raymond et moi.
P. J. : Des stages jusqu’au jour de l’examen, ce fut un dfi sans prcdent de prsenter un jeune Gitan au D.E. Une anne charnire pour toi et ton association ?
A.-M. T. : Une aventure incroyable. C’tait l’anne o nous avions prsent des collgiens de Bziers pour le concours des Jeunesses Musicales de France. Avec des lves, nous sommes partis trois jours Paris. Les petites danseuses gitanes qui participaient au spectacle ne pouvaient venir avec nous qu’ la seule condition que leur oncle, Raymond, ft du voyage. Raymond, qui devait passer le D.E., le lendemain, Albi ! Raymond est donc venu avec nous Paris. Par contre, peine descendus d’avion, Raymond et moi sommes repartis en voiture directement pour Albi ! En arrivant l’htel, j’ai dit au grant de ne pas oublier de rveiller Raymond l’heure, le lendemain. Grce cet pisode un peu mouvement, il a dbarqu Albi sans avoir le temps de beaucoup rflchir, de s’inquiter, et il a pass son diplme sans complexe et l’a obtenu.
P. J. : Qu’est-ce que ce diplme a chang pour Raymond Muoz ?
A.-M. T. : Strictement rien, si ce n’est lui apporter des ennuis ! Lorsqu’il est revenu La Devze avec son diplme en poche, ses frres lui ont demand : Ca te rapporte combien ? Toute une anne de travail et un investissement sans relche taient anantis avec cette question. Et puis, il avait frquent des payos , des non-Gitans, dans cette histoire il avait certainement perdu une partie de son me pour ce bout de papier qui ne valait rien.
P. J. : Il tait quand mme content d’avoir obtenu ce diplme ?
A.-M. T. : Il avait accept que je l’inscrive pour me faire plaisir. Il n’y croyait pas vraiment, au dbut, mais me faisait confiance. Il savait que j’estimais que c’tait important, donc il tait prt s’engager srieusement. Il tait fier d’avoir eu son diplme, c’est sr, mais a s’arrtait l. En revenant sur le quartier, tout s’effondrait. Pari gagn, mais dception immense pour moi. Je crois que Raymond, lui, a vite oubli ensuite. Mais l’important, c’est qu’il ait fait cela, qu’il ait suivi la formation comme et avec tous les autres candidats, accordonistes, hautbostes languedociens, chanteurs ou percussionnistes aux genres multiples. Il a t au bout de son engagement.
P. J. : Pareillement, tu as accompagn des danseuses dans leurs dmarches pour obtenir d’autres diplmes...
A.-M. T. : cette poque, Raymond enseignait la guitare. Comme nous voulions organiser des cours de danse au collge, dans le cadre d’un atelier de pratique artistique, il fallait que la danseuse Laure Clemente soit autorise, elle aussi, enseigner. Nous avons donc obtenu pour elle l’agrment DRAC. Nous avons ouvert un atelier o nous runissions Espagnols, Gitans sdentaires et nomades. C’est grce aux rsultats du travail de cet atelier que nous sommes alls Paris, dans le cadre des JMF. C’tait extraordinaire. Paradoxalement, l’inspectrice d’Acadmie a estim que nous ne faisions pas un travail intressant, et a demand la fermeture de cet atelier l’anne d’aprs, me disant que je n’tais pas paye pour leur apprendre russir, mais pour leur apprendre lire les notes... Pourtant, Laure est une danseuse extrmement doue. Elle a d’ailleurs particip des concerts de Marc Loopuyt. J’ai continu accompagner des danseuses pour l’obtention d’un D.E. en danse. Mais le D.E. actuel ne permet pas aux danseurs traditionnels de se prsenter. Le D.E. Danse Contemporaine ne correspond pas la pratique du flamenco. Aussi, les danseuses se prsentent elles un B.E.A.T.E.P. de Danse de Loisirs. Une cession complte par une Option Svillane. Christelle Guiu-Servel, qui donne des cours chez nous, a obtenu ce B.E.A.T.E.P. Elle tait accompagne par Raymond lors des examens. L’autre aspect positif des tudes ou des formations diplmantes est l’opportunit de crer des liens. C’est important, car les danseuses qui effectuent la dmarche vers ces formations sont peut-tre d’origine espagnole ou vivent dans le monde gitan, mais ce ne sont pas des Gitanes, ma connaissance.
P. J. : Des liens entre musiciens et danseurs ?
A.-M. T. : Oui, car il faut reconnatre que la danse est une discipline qui se place aprs le chant ou la musique. Il y a une hirarchie dans le flamenco. La danse n’est pas essentielle, contrairement au chant. Mme Julien Moreno, qui est un trs grand chanteur, oublie quelques fois la danseuse quand il se produit ! Il chante pour le chant. Mais un de ses neveux est plus attentif cela.
P. J. : Aujourd’hui, tous ces musiciens se retrouvent au Minotaure, thtre dont tu t’occupes depuis deux ans...
A.-M. T. : C’est mon fils qui a cr le Thtre du Minotaure. C’est une ralisation qu’il n’a pu mener terme, pour des raisons financires. Depuis qu’il est reparti, c’est moi qui dirige le thtre, qui essaie de tenir le navire . Le mercredi, c’est un jour pour les rencontres informelles. On ne sait jamais qui sera l. Julien Moreno qui est chanteur et Flix Vincent le guitariste font office de coordinateurs, d’accueil. Tous les deux encadrent galement des cours de musique. Julien a souvent jou avec Raymond Muoz. Il est chez lui au Minotaure, c’est sa deuxime maison. Flix est un musicien originaire de Lyon qui vient de s’installer dans la rgion. Il a tudi la guitare en Espagne et revient du Canada o il a longuement sjourn. En ce moment, un autre guitariste qui revient de Sville, David Tobena, est souvent avec nous aussi. Il est compltement flamenquiste. Il accompagne Virginie Pozo, une danseuse qui n’est pas issue du monde gitan mais qui est marie avec un Gitan. Dans le mme esprit, le mardi soir, nous essayons de mettre en place un vrai tablao, c’est—dire la runion de musiciens capables d’accompagner les danseurs, danseuses, chanteurs et chanteuses qui ont envie de s’exprimer. Pour les cours, les lves travaillent pratiquement tout le temps sur des disques, faute de moyens financiers et de disponibilit de la part des instrumentistes. Ce qui m’exaspre totalement. Le mardi soir, les lves et autres artistes peuvent se confronter aux musiciens. Le flamenco doit rester une pratique vivante. Vient qui veut. Nous avons deux atouts : les musiciens aiment bien le Minotaure ; ensuite, nous avons fait tellement de choses ensemble que, lorsque je demande si des musiciens peuvent participer une soire de ce type, le message passe. Et si tel musicien ne peut venir, il se fait remplacer. L’autre soir, il y avait Jose Luis Navarro, le guitariste de Perpignan, qui tait l. Les Roms d’Ibar 34 taient venus aussi.
P. J. : Le Caf-Thtre du Minotaure possde un plancher magnifique, apprci par les danseurs...
A.-M. T. : Nous avons une salle idale, avec un plancher extraordinaire qui comble les danseuses et danseurs. Autrefois, lorsque j’habitais dans ma petite maison, ds que nous voulions sortir pour trouver un lieu plus grand, nous tions obligs de chercher une salle. Et, n’importe comment, ce n’tait pas pareil, il fallait rendre des comptes. Au Minotaure, nous sommes chez nous. C’est un lieu priv, nous ne sommes pas obligs de demander d’autorisation. Au besoin, on baisse les rideaux et l’on fait ce que l’on veut ! On peut galement organiser des activits n’importe quel jour. Le dimanche, par exemple. Une salle municipale, c’est toujours plus compliqu. Il faut que quelqu’un vienne ouvrir la porte, il faut rendre les clefs heure prcise. Nous sommes responsables de la programmation et de la gestion du lieu. De plus, toutes nos activits sont concentres ici. Du simple cours de danse au concert.
P. J. : Le Caf-Thtre du Minotaure est-il maintenant identifi par le public comme un lieu pour les musiques gitanes ?
A.-M. T. : C’est un lieu qui a vite t identifi, et par la population gitane, et par le grand public. Car nous ne faisons pas que de la musique gitane. Maintenant, c’est vrai, nous sommes servis par l’image de la salle et, bien qu’une deuxime association hberge, Les Amis du Minotaure, ait pour but la programmation spectacle du lieu, du point de vue des Services de la Ville, il n’est pas identifi comme un lieu de culture.
P. J. : Pourquoi ?
A.-M. T. : Car au Minotaure, tout le monde a le droit de cit, et cela est malheureusement trs mal vu. Les institutions locales voudraient m’imposer d’tre directement lisible. Ce que je refuse. Je veux bien admettre qu’il faille remplir des contrats d’objectifs quand on est subventionn, c’est normal, mais un enfermement par une administration, a, c’est anormal. La libert , c’est le message gitan. Lorsque l’on est aid, il est logique d’avoir une convention d’objectifs. Et, quand ces objectifs sont atteints, on peut avoir d’autres ambitions en parallle. De toute manire, nous n’avons aucune subvention de la Ville.
P. J. : Pour une association comme Alba Flamenca, y a-t-il un lien entre les activits musicales et le travail social ?
A.-M. T. : Alba Flamenca est devenue Acadmie de Flamenco et d’Art Traditionnel depuis avril 1997. Pour certaines administrations comme Jeunesse & Sports ou les personnes qui s’occupent du Contrat de Ville, par exemple, nous sommes rpertoris comme acteurs dans le monde gitan. Dans notre travail, ces deux rapports ne sont pas dissociables. Je suis musicienne, il m’est donc plus facile de passer par la musique. Et si les gens qui frquentent le Minotaure ont quelque chose dire, ils ont un moyen d’expression qui leur est propre : la musique. Je reste persuade que la musique est un moyen naturel de s’exprimer. Peut-tre que je me trompe, parce que je n’ai vcu moi-mme que dans ce milieu artistique. Les musiciens m’intressent. Peut-tre que d’autres personnes ont d’autres choses dire et que je ne m’en aperois pas, mais je sais, par exemple, que pour certains Gitans, le Thtre du Minotaure est aussi une sorte de bastion de rsistance l’glise vangliste qui recrute en masse chez les Gitans du quartier, artistes compris. L’glise vangliste apparat trs souvent comme une secte. C’est un problme grave. D’autre part, les enfants ont des repres fausss. Ils aident leurs parents remplir les formulaires administratifs et ces parents, dans l’espoir de rtablir l’ordre, incitent les jeunes frquenter l’glise vangliste. Nous retrouvons la mme problmatique de hirarchie familiale au sein de la communaut maghrbine, sur d’autres quartiers. Pour Bziers, je parle des Gitans andalous. Les Gitans catalans sont bien mieux intgrs, socialement et conomiquement, par exemple, Coral Ortiz et Yanis Patrac, danseuse et musicien, intervenant rgulirement au centre de Loisirs.
P. J. : Tu abordes avec eux d’autres sujets que ceux qui sont lis la musique ?
A.-M. T. : Mais la musique fait partie de la vie ! Je m’occupe de leur musique, c’est—dire d’un grand aspect de leur vie. Les Gitans ne me demandent pas vraiment d’intervenir dans leurs affaires. Ils ne viennent pas me chercher pour les aider complter leurs dossiers administratifs. a arrive, mais c’est exceptionnel. Ils reconnaissent que j’ai dj beaucoup de travail d’administration pour monter des projets musicaux, ils savent que mon rle s’arrte l. Ils connaissent la situation du Minotaure, la fragilit d’une telle structure. Ils n’alourdissent pas nos responsabilits. Avant tout, ce qu’ils recherchent en venant au Minotaure, c’est un lieu tranquille o l’on va discuter, changer, faire de la musique. La musique est pour eux un lment vital. Et puis, ils sont fiers. Donc, s’ils demandent, c’est que vraiment ils n’ont pu faire autrement. Et surtout, je ne fais pas partie de leur famille, puisque je ne suis pas gitane. Je fais partie des meubles. C’est particulier comme relation. Maintenant, certains parents me font confiance, ils me confient leurs filles trs facilement, par exemple. De mon ct, je reconnais au monde gitan ce qu’il m’a appris. Des enseignements qui m’ont vit bon nombre d’cueils. Sincrement, c’est grce leur aide, la faon dont j’ai vcu avec eux, qu’il m’a t permis de prvenir certains revers.
P. J. : Ton intrt pour les musiques gitanes s’est focalis sur les musiciens de La Devze. Tu t’intresses ce qui se passe ailleurs ?
A.-M. T. : Je suis souvent ici, c’est vrai. Mais je fais partie des tudes Tsiganes, donc je suis au courant de l’volution de ce milieu, je lis les rsultats des enqutes effectues par des collgues. Je suis galement en contact avec plusieurs amis un peu partout en France, avec qui nous changeons des ides, avec qui je confronte mes expriences. Souvent, des informations arrivent par le biais d’une question. Je connais des Manouches qui vivent Clermont-Ferrand, des Tsiganes qui sont installs en rgion parisienne. Les Roms qui sont arrivs dernirement Bziers sont venus chez nous parce qu’ils savaient qu’il y avait ici une Acadmie de Flamenco. Les Gitans de Bziers viennent parfois montrer la salle du Minotaure leurs cousins de passage. Ainsi, je connais beaucoup de Gitans. C’est un rseau trs actif.
P. J. : As-tu des discussions, des dbats avec eux, au sujet de l’volution de leur musique traditionnelle ?
A.-M. T. : Lorsque La Kika est venue jouer au Minotaure, il y a eu des dbats trs anims. La Kika est une danseuse trs moderniste. Elle fait dcouvrir de nouvelles influences. Son spectacle Bziers a t un choc pour le public. Elle prcdait un groupe de musiciens traditionnels en dansant sur des musiques de Nina Hagen ! Ce fut une confrontation trs intressante. Ils n’ont ni les mmes codes, ni les mmes rgles. Mme entre eux, les Gitans catalans et les Gitans andalous n’ont pas les mmes murs. On ne m’a pas reproch d’avoir invit La Kika, mais presque. On me demandait : Mais comment peux-tu dire que ce spectacle est bien, comment est-ce possible ? Tout le monde n’est pas oblig de partager la mme opinion, les mmes gots. Tout le monde a le droit de s’exprimer, on n’est pas forc d’aimer. Je leur expliquais ainsi. Personnellement, je trouve que ce que fait La Kika est tellement au second degr, que cela vaut la peine de la voir sur scne ! Si cela pouvait faire rflchir un peu certains artistes gitans...
P. J. : Cette ouverture la modernit est vraiment si difficile passer ?
A.-M. T. : Il y a certains musiciens qui vont dans le sens du progrs, d’autres sont encore trs rticents. Et ce n’est pas une question d’ge. De nombreux jeunes sont encore trs tourns vers le pass. Encore une fois, socialement, nous n’avons pas grand-chose leur proposer. C’est pour cela que je dis que nous ne pouvons pas sparer la musique de la vie courante.
P. J. : Pourtant, certains groupes commencent enregistrer, dmarcher auprs des diffuseurs ?
A.-M. T. : Nous venons d’aider certains musiciens raliser une premire maquette, justement. Comme nous disposons d’un technicien, que la salle est d’une excellente acoustique, ils sont venus au Minotaure pour enregistrer leurs morceaux. Quatre groupes ont dernirement profit de ces services. Et puis, ils sont un peu chez eux, ici. Ils n’ont pas la pression d’un studio d’enregistrement classique. Il y a quand mme une demande pour ce genre de musique.
P. J. : Les possibilits commerciales qui planent en ce moment sur les musiques gitanes les intressent ?
A.-M. T. : Les autres musiciens aiment travailler avec les Gitans, car ils apprcient ce touch si diffrent et le rapport l’improvisation qu’ils ont. S’ils sont ouverts l’change, les musiciens gitans que je connais ne sont pas attirs par le rapport commercial. part certains jeunes, qui se dirigent davantage vers la salsa. Il faut dire que les contraintes lies au succs effraient les Gitans. Partir en tourne, jouer dates fixes six mois l’avance... Ils ne sont pas dans un systme o il faut rpter pour prvoir un concert qui aura lieu dans trois semaines. Il ne faut pas rver ! Le musicien gitan rpte lors du mariage d’un de ses cousins, c’est largement suffisant. Et c’est vrai que, lorsque les musiciens jouent du soir jusqu’au lendemain matin dans une fte gitane, ils savent jouer ensemble. Pour les danseuses, c’est sensiblement la mme chose. Elles viennent de temps autre, mais tel jour il faudra garder un gamin, tel autre elles seront Montpellier pour voir de la famille. Tout en tant sdentaire, le mode de vie est rest trs nomade. Aussi, la plupart continueront pratiquer le flamenco comme autrefois, c’est—dire en jouant pour eux. Mais quelques-uns ne dsesprent pas de tomber sur un producteur qui leur fera gagner des fortunes !
P. J. : Les musiciens gitans ne gagnent pas leur vie avec la musique ?
A.-M. T. : Je crois qu’une majorit de musiciens gitans n’arrivent pas imaginer que la musique puisse tre un mtier, que c’est un moyen de gagner sa vie. Ils vont plutt perdre leur passion musicale parce que cela ne modifie pas leur quotidien, ne leur rapporte pas d’argent, et que la musique est un plaisir. Pour eux, la musique reste un plaisir, une activit que l’on ne pratique pas heure fixe. On ressent le besoin, un moment donn, de jouer, de chanter, de danser, on se retrouve entre tant de personnes, avec une guitare, un chanteur, et la musique dmarre. Mais ce n’est jamais une obligation. Mais moi aussi, je trouve que le flamenco sur scne est un parfait non-sens. C’est pour cela que le tablao du mardi ne se transformera jamais en une programmation sur la scne. Un plancher, une table en bois, c’est tout ce qu’il faut ! Il n’y a pas besoin de public consommateur mais de participants.
P. J. : Ce qui ne t’empche pas de programmer de nombreux spectacles sur la scne du Minotaure en d’autres circonstances ?
A.-M. T. : Bien entendu. Mon rve serait mme d’offrir toute la palette de cette vie artistique lie au flamenco. Le tablao, le lieu ouvert o les musiciens peuvent venir manger et boire un verre de bire ou de vin. Mais nous n’avons pas, pour l’instant, les moyens de les payer. Nous n’avons malheureusement pas les budgets pour cela. Car l’idal serait qu’il y ait cet change entre les gens qui viennent couter, ceux qui viennent danser sur la musique qu’on leur propose ou demander aux guitaristes tel style ou tel autre. Nous sommes freins dans cette ambition, faute d’argent. Ici, il y a plusieurs cours de danse, et les lves pratiquent l’coute des disques, c’est difficilement acceptable. La difficult, pour nous, est de savoir ce qui doit tre payant et ce qui doit tre gratuit. Certaines choses doivent tre en libre-accs, d’autres non. Il y a des choses que l’on donne. Mais a, c’est ma philosophie personnelle. C’est un peu ma culture Jeunesse & Sports ! Et les subventions servent financer ce que l’on donne. Aprs, il y a la partie commerciale, avec laquelle on devrait parvenir s’auto-financer. C’est un mtier. Et il ne manque pas grand-chose pour arriver quilibrer tout cela.
P. J. : Arrives-tu valuer les apports de ton travail ici, les progrs raliss depuis la cration d’Alba Flamenca ?
A.-M. T. : Non, c’est impossible. Les Gitans font leur vie. Avec nous, sans nous, on ne peut juger l’importance de notre prsence, ce n’est pas notre prtention. Pourtant, mme si tout le travail que l’on a ralis ne se voit pas, je sais qu’il n’est pas perdu. Les musiciens viennent ici s’ils veulent, ils rencontrent d’autres musiciens s’ils le souhaitent. C’est ce que nous proposons. C’est ce que la municipalit et la plupart des structures administratives et institutions culturelles ne comprennent pas. Je ne demande que de pouvoir grer un lieu ouvert. Il y a des cafs-dbats organiss Bziers le jeudi, o les participants changent des ides. Pourquoi ne pas organiser un caf-concert autour du flamenco ? C’est la mme chose : un dbat de jeux, tout simplement. Avec, pareillement, des gens qui viennent pour couter, d’autres pour discuter, pour danser, pour jouer. Des percussionnistes maghrbins pourraient venir ctoyer les guitaristes andalous. Toujours avec l’autre. Ce ne serait peut-tre plus du flamenco puro, mais un lieu de rencontres. La rencontre est valable dans les deux sens, et l’ide intresse plusieurs publics. Et ce serait exactement le mme esprit que les caf-dbats du jeudi, la seule diffrence qu’il faudrait dplacer l’horaire 18h/20h du cafs-dbat pour une soire caf-concert 21h/23h. Je rve de cela. Mais nous ne sommes absolument pas aids par la Mairie qui ne dfinit pas le Minotaure comme un lieu culturel...
P. J. : Ce n’est quun manque de moyens financiers ou un problme de mentalits aussi ?
A.-M. T. : Je crois que beaucoup de gens ne comprennent pas ce qu’est la libert. Faire ce que l’on a envie de faire, avec des gens qui sont d’accord, qui veulent bien partager quelque chose, et o il n’y ait pas de jugement de valeurs. On me dira toujours que cela ne sert rien. Le fait de disposer d’un bar Licence III n’est pas essentiel, mais peut concourir la faon de recevoir les gens, de pouvoir compter sur des musiciens, sans savoir lesquels seront l cependant... C’est vrai que lorsque l’on fonctionne ainsi, on ne peut organiser pleinement les soires. Peut-tre qu’un soir, une danseuse n’aura pas le guitariste qu’elle demande, mais cela sera peut-tre l’occasion d’une nouvelle rencontre, de dcouvrir d’autres artistes de qualit. Cela ressemble aux soires de clubs de jazz, o les musiciens arrivent avec leurs instruments sans savoir qui sera l. Ce sont des soires qui fonctionnent depuis longtemps, partout. Il suffit que le lieu soit repr comme tel. Un lieu de libert, de non-violence, o tout le monde puisse s’exprimer. Le problme qui persiste chez nous, avec les Gitans, est aussi de l’ordre de la circulation. Il faut sortir du ghetto pour venir dans un vrai thtre, en plein centre-ville. Il faut que les musiciens puissent arriver de La Devze ou du faubourg, car il n’y a pas plus de bus aprs 20h ! L’organisation avec des voitures n’est pas vidente.
P. J. : L’emplacement du Minotaure en plein centre-ville plutt qu’ La Devze n’est pas un hasard !
A.-M. T. : L’emplacement de ce lieu est trs intressant. Dj, la petite maison que je possdais auparavant, o je recevais les musiciens gitans, tait situe en plein centre-ville, place de la Madeleine. Il n’y a pas de raison pour que Bziers soit une ville morte. Un point de rencontre n’est pas forcment l o on habite. Il faut avoir l’esprit de dire : Je vais voir ailleurs ce qu’il se passe, qui vais-je rencontrer. Cela fait partie des rgles du jeu. Cela vite qu’un lieu reste fig sur ses habitudes. Si l’on veut bien faire, c’est trs compliqu mettre en place. Il faut tenir compte de plusieurs paramtres. Ne pas marcher sur les plates-bandes des autres. Tel soir, le public va danser la salsa, tel autre, il y a du foot la tl et nous n’aurons pas la majorit des guitaristes et chanteurs. D’un autre ct, si l’on tient compte de tout ce qui se passe, on ne fera jamais rien ! Pour la feria, nous avions organis une fte au Minotaure, dans cet esprit de rencontre. Avec une paella gitane. Ce fut fabuleux. Nous recommencerons, cette anne.
P. J. : Le Minotaure est devenu une contrainte pour toi, oblige en quelque sorte de rester ici ?
A.-M. T. : Mme si c’est une angoisse chaque fois - parce que tout est possible, c’est la loi de l’imprvu, la bohme - c’est quand mme merveilleux d’accompagner un groupe en concert, dans d’autres villes, d’autres rgions. Hlas ! dans l’immdiat, je dois m’occuper du thtre. J’aimerais beaucoup avoir un administrateur, une personne qui puisse tre permanente, ce qui me laisserait la possibilit de m’loigner et de suivre certains projets l’extrieur. D’ailleurs, depuis que je suis confine ici, depuis un an environ, les groupes qui voluent dans mon entourage ne sont gure alls jouer trs loin. Ils sont sur la rserve.
P. J. : Est-ce que, d’aprs toi, les media, les documentaires ou films tels ceux de Tony Gatlif, ont chang le regard que portent les gens sur le monde gitan ?
A.-M. T. : Pas du tout. La seule chose d’acquise, c’est pour moi prsent, une certaine crdibilit auprs des autres. Mais les Gitans n’ont rien gagn. Les gens savent ventuellement qu’il y a d’excellents musiciens parmi les Gitans, a se limite cela. Bziers, cela n’a pas modifi les mentalits. Le fantasme du monde gitan demeure, il fait peur et fait rver la fois ! Les Gitans s’en fichent. Les jeunes se tiennent au courant de ce qui se fait sur le plan commercial, plutt au niveau du son qu’au niveau de l’image. Ils s’intressent davantage aux nouvelles productions discographiques qu’aux films. Ils coutent les cassettes qui arrivent du Sud de l’Espagne.
P. J. : Quels sont les changes qui existent avec les autres Gitans du Languedoc-Roussillon ?
A.-M. T. : Raymond est all Narbonne pour rencontrer des musiciens nomades. Nous sommes alls Lunel aussi, Perpignan o lors des Assises Europennes des Musiques et Danses Traditionnelles en 1997, nous avions mont un spectacle avec des musiciens catalans et nmois. Avec Corinne Fraissinet Savy, une amie avec qui nous changeons souvent nos expriences, et le chanteur Julien Moreno, nous avons prvu d’aller aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Corinne est ethnomusicologue et travaille sur ce sujet, en ce moment. Julien se souvient d’un peintre allemand qu’il aimerait bien retrouver. Et pour moi, ce serait la premire fois que je me rendrais cette fte. Evelyne Pommerat, des tudes Tsiganes paris, nous tient rgulirement au courant de l’actualit europenne, et nous avons des amis dans tout le sud de la France, telle Emmanuelle Bonhomme Avignon, qui transmettent les informations.
P. J. : Toujours sur la brche, positive, malgr les dsillusions. Tu ne dsespres jamais, non ?
A.-M. T. : Non. Je sme des graines, parfois a prend.
Propos recueillis au Minotaure par Pascal Jaussaud
P.-S.
Adresse utile : Association Alba Flamenca. 27 rue Charles-Labor, 34500 Béziers.
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